Roger Rudigoz, A tout prix - Journal 1961-1962, Finitude (2014)
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mardi 9 décembre 2014
La généalogie
“De retour à la maison, et encore sous le coup de l’émotion, j’ai appris par la radio la mort de Céline. Si je l’avais suivi, on aurait dit encore une fois que je l’avais imité… Écrivez de longues phrases, on dira que vous copiez Proust. Qui devait tout à Saint-Simon. Soyez sombre, soyez désespéré, vous voilà kafkaïen. Lyrique, c’est du Claudel. Amer, du Léautaud. Vous n’y échapperez pas. Si vous continuez pendant quelques années, on finira par se servir de votre nom pour étiqueter les nouveaux venus.”
mardi 28 octobre 2014
C'est la France qui se zemmourise
Ainsi Zemmour…
depuis que son livre a paru, caracole loin en tête des meilleures ventes en France. Et nul, parmi ses singes, pour s’étonner de voir cet opposant farouche à la « pensée unique » devenir l’unique « penseur » que la France lise encore. (Le préférant même à ses Prix Nobel !)
« ‘Wandering Willie’s Tale’ de “Redgauntlet” : voilà une splendide histoire, et bien trop bonne pour qu’on néglige aujourd’hui de la mentionner ; aujourd’hui où tout le monde kolbenheyerise et thoraxise (ou plus exactement médiocricise !) »
— Arno Schmidt, Scènes de la vie d’un faune, 1953 (Tristram, 2011)
vendredi 1 août 2014
Affaire de transmission
De Bergotte à Proust
et de Proust à moi
— Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, t. 1 : Du côté de chez Swann, 1913
Je ne fais que penser à Bergotte quand lisant à mon tour, je rencontre au détour d’une page, une phrase similaire à celle que je ne parviens pas à écrire, exprimant une idée proche de celle qui tapisse mon esprit, à cela près que sur cette page, elle me semble parfaite, limpide, et que je l'apprécie comme je suis incapable d'apprécier les miennes, sous leurs multiples formes, toutes aussi inconvenables, sans jamais parvenir à percer leur secret, sans même savoir si elles en possèdent un ou si, seulement, je me révèle plus bienveillant vis-à-vis de leur auteur que je n’accepte de l’être avec moi-même.
Et grâce à Proust, chaque livre, désormais, lorsqu'il m'intéresse, me devient une madeleine, ou un être inférieur prison de l'âme défunte de Bergotte que ma lecture libère.
mercredi 2 juillet 2014
Le bel apprentissage
« Sa main rencontra la sienne quand ils se penchèrent en même temps pour enlever le couvre-lit. Et tout cet après-midi-là, il assista une autre fois, une fois de plus, une parmi tant d’autres fois, témoin ironique et ému de son propre corps, aux enchantements et aux déceptions de la cérémonie. Habitué sans le savoir aux rythmes de la Sibylle, soudain une nouvelle mer, une nouvelle houle l’arrachait aux automatismes, semblait dénoncer obscurément sa solitude prise dans des simulacres. Ravissement et déception de passer d’une bouche à une autre, de chercher, les yeux fermés, le creux d’un cou où la main a dormi et de sentir que la courbe est différente, la base plus épaisse, un tendon qui se crispe dans l’effort pour se lever, pour embrasser ou mordre. Chaque moment de son corps face à une inhabitude délicieuse, devoir s’allonger un peu plus, ou baisser la tête pour trouver la bouche qui, avant, était là si près, caresser une hanche plus modelée, provoquer une réplique et ne pas l’obtenir, insister distraitement puis se rendre compte qu’il faut tout inventer de nouveau, que le code n’a pas encore été institué, que les clefs et les chiffres vont naître à nouveau, seront différents, répondront à autre chose. »
— Julio Cortazar, Marelle, Gallimard, 1963
lundi 5 mai 2014
Menteur
« Dans toute oeuvre, il entre une grande part d’apparence, on pourrait hasarder qu’elle est une apparence en soi, en tant qu’ “oeuvre“. Elle a l’ambition de faire croire qu’elle n’a pas été fabriquée mais que telle Pallas Athéna elle a jailli de la tête de Zeus, parée de ses armes ciselées. Illusion. Jamais oeuvre n’a connu de génération spontanée. Elle est faite de travail, de travail artistique en vue de l’apparence — et l’on se demande à présent si étant donné l’état actuel de notre conscience, de notre sens de la vérité, ce jeu est encore licite, encore intellectuellement possible, si l’on peut encore le prendre au sérieux, si l’oeuvre en tant que telle, comme création se suffisant à elle-même et harmonieusement fermée sur elle-même, offre encore un rapport légitime avec l’incertain, le problématique et l’absence d’harmonie de nos actuelles conditions sociales, si toute apparence, fût-ce la plus belle, et précisément la plus belle, est devenue aujourd’hui un mensonge. »
- Thomas Mann, Le Docteur Faustus
Hier, cherchant en vain un passage du Docteur Faustus de Thomas Mann relatif à l’apostasie (je croyais me souvenir qu'il y expliquait que c'était le seul péché véritablement impardonnable), je suis retombé sur ce petit morceau de texte. Depuis, je me retiens — mais sûrement plus pour très longtemps — d’entreprendre la relecture de ce lourd chef-d’oeuvre. J'ai du mal à exprimer ce qui me frappe dans ce passage, hormis bien sûr sa grande justesse, puisque je m'essaye maintenant moi aussi à ce grand jeu de faussaire qui consiste à faire passer pour un élan spontané ce sur quoi je butte jour après jour, mais l'idée qui sous-tend tout ce roman (la nécessité de Satan dans la création, l'entreprise artistique comme anti-sociale, le cousinage de l'artiste avec le fou et le criminel) m'a beaucoup marqué en tant que lecteur. Il a d'une certaine façon même été déclencheur. Et je réalise maintenant le travail que cela demande de mentir constamment, jour après jour.
mercredi 16 avril 2014
Mais vous êtes fou !?
« [On] s’entête à y répéter que le problème songe-réalité naît au moment où d’autres ‘moi’ nous informent que pendant notre sommeil ont lieu des choses comparables à celles qui arrivent lorsque nous sommes éveillés et que celles-ci nous échappent.
(…) Les autres ‘moi’ sont étrangers à mes songes tout comme je le suis à ce qu’ils ont contemplé dans le monde pendant que je dormais. Pendant que je rêvais, j’ai pris autant de plaisir qu’eux à exister. Ce qu’ils me diront me les révèlera très informés de ce que je n’ai pas vu mais complètement ignorants de ce que j’ai vécu et perçu en ‘rêvant’. Dans mon rêve, il y avait de nombreuses autres personnes avec moi : elles remuaient et agissaient de telle façon qu’il était évident qu’elles percevaient la même chose que moi. J’ai perçu et entendu aussi nettement les personnes de mon supposé songe que je perçois maintenant celles qui me disent que ces personnes n’ont pas existé.
A partir de là, je suis amené à les mettre les uns et les autres dans le même sac, à nier qu’ils existent en tant que sensibilités extérieures à la mienne, à nier qu’il existe quelque chose qui me serait extérieur et même à nier — ce qui est plus esthétique que mystique — le principe selon lequel n’existe pleinement que ce qui est extérieur. Pour justifier cette position, il me suffit de déclarer ceci : ‘Au moment où ces personnes m’ont dit que je venais de me réveiller et que j’étais resté plusieurs heures sans rien voir ni savoir de ce monde qu’elles n’ont pas cessé, elles, de voir, j’étais en fait toujours en train de rêver : je vivais pleinement et je continuais à être l’unique moi pensant et sentant. Dans mon rêve, j’imaginais ces personnes niant grotesquement mon existence d’hier soir, alors qu’elles n’existent que lorsque je les rêve, comme maintenant.’ Qu’on apprécie le peu de liberté d’action que je laisse à ces personnes qui veulent affaiblir mes songes, réduire la plénitude de ma vie et faire vaciller ma conviction que le monde cesse d’exister quand je ne le perçois pas. »
— Macedonio Fernández, Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts, Rivage, pp. 88-90.
Rarement on s’est autant amusé à faire de la métaphysique qu’en compagnie de Macedonio Fernández, dont je vous reparlerai dès que j’aurai terminé la lecture de ce formidable petit livre, malheureusement presque introuvable. Sa thèse paraît si improbable (« Le songe et la réalité sont pleinement et également réels » ; « Rien n’existe en-dehors de la sensibilité ») qu’on ne sait s’il faut la prendre au sérieux ; et pourtant, elle est imparable.
Un livre à lire toutes affaires cessantes !
mercredi 4 décembre 2013
Quant à moi...
Quant à moi, bien que j’aie écarté de ma maison toute surface réfléchissante, si cependant l’inévitable vitre d’une fenêtre s’obstine à me renvoyer mon reflet, je vois bien là quelqu’un qui me ressemble. Oui, qui me ressemble beaucoup, j’en conviens !…
Mais, que l’on n’aille pas prétendre que c’est moi ! Allons donc ! Tout est faux ici.
Jean Tardieu, La première personne du singulier, Gallimard, 1952
jeudi 21 novembre 2013
Merveilleux collages
115
…
Wong, maître en collages dialectiques, intercalait ici ce passage : « Le roman qui nous intéresse n’est pas celui qui place les personnages dans une situation, mais celui qui installe la situation dans les personnages. Si bien que ceux-ci cessent d’être des personnages pour devenir des personnes… »
…
(-14)
14
[Où l’on a observé la photo abimée d’un supplicié pékinois]
…
Au-dessus d’eux ou au-dessous, Big Bill Broonzy se mit à psalmodier See see rider, comme toujours des choses de dimensions inconciliables se rejoignaient, un grotesque collage qu’il fallait ajuster avec de la vodka et des catégories kantiennes, ces tranquillisants contre toute coagulation trop brusque de la réalité. Ou alors, comme toujours, fermer les yeux et revenir en arrière, vers le monde cotonneux d’un autre soir soigneusement choisi dans l’éventail des cartes. See, see, rider, chantait Big Bill, un autre mort, see what you have done.
(-114)
114
4 mai 195… (A. P.) Malgré les efforts de ses avocats, et un ultime recours en appel interjeté le 2 courant, Lou Vincent a été exécuté ce matin dans la chambre à gaz de la prison de Saint-Quentin, Etat de Californie.
…
(-117)
117
J’ai vu un tribunal être contraint par la menace à condamner à mort deux enfants, allant ainsi à l’encontre de tout esprit scientifique, philosophique, humanitaire, de toute expérience, de toutes les idées les plus généreuses et les meilleures de l’époque.
Pour quelle raison mon ami Mr. Marshall, qui exhuma des reliques du passé des précédents qui auraient fait rougir de honte un sauvage, n’a-t-il pas lu cette phrase de Blackstone : « Un enfant de moins de quatorze ans, bien qu’il soit censé ne pouvoir commettre de crime, si l’opinion du tribunal et des jurés est qu’il a effectivement commis un crime, étant en mesure de discerner le bien du mal, cet enfant peut être inculpé et condamné à mort » ?
C’est ainsi qu’une fillette de treize ans fut brûlée pour avoir tué sa maîtresse d’école.
Un petit garçon de dix ans et un autre de onze ans, qui avaient tué leurs camarades, furent condamnés à mort, et celui de dix ans fut pendu.
Pourquoi ?
Parce qu’il savait la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Il l’avait appris au catéchisme.
Clarence Darrow, Plaidoierie pour Leopold et Loeb, 1924
(-15)
- Julio Cortazar, in Marelle, 1963
mardi 20 août 2013
L'épouvante d'un réveil
L’épouvante d’un réveil
Le songe m’est agréable, et la vie est un songe.
Je crains la vérité et la vie véritable.
Combien de fois, la vie pesée, j’aspire
Dans le sein maternel de la nuit et de l’errance,
Au soulagement d’un rêve, endormi ; et le rêve
M’apparaît comme une vie parfaite -
Parfaite parce que fausse, parfaite
Parce que très vite passant. Ainsi va la vie.
- Fernando Pessoa, Faust
mardi 18 juin 2013
Allégeance
Allégeance
« J'ai de l'ambition tout comme un autre, mais qu'un puissant du jour nous refuse un brevet ou une pension, et quelle joie de quitter l'antichambre sans avoir à remercier Monseigneur, et de marcher à son gré dans les rues les mains dans ses poches vides... »
- Marguerite Yourcenar, L’oeuvre au noir (1968)
Christine L. n’a pas beaucoup lu Marguerite Y.
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