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mercredi 2 juillet 2014

Le bel apprentissage

« Sa main rencontra la sienne quand ils se penchèrent en même temps pour enlever le couvre-lit. Et tout cet après-midi-là, il assista une autre fois, une fois de plus, une parmi tant d’autres fois, témoin ironique et ému de son propre corps, aux enchantements et aux déceptions de la cérémonie. Habitué sans le savoir aux rythmes de la Sibylle, soudain une nouvelle mer, une nouvelle houle l’arrachait aux automatismes, semblait dénoncer obscurément sa solitude prise dans des simulacres. Ravissement et déception de passer d’une bouche à une autre, de chercher, les yeux fermés, le creux d’un cou où la main a dormi et de sentir que la courbe est différente, la base plus épaisse, un tendon qui se crispe dans l’effort pour se lever, pour embrasser ou mordre. Chaque moment de son corps face à une inhabitude délicieuse, devoir s’allonger un peu plus, ou baisser la tête pour trouver la bouche qui, avant, était là si près, caresser une hanche plus modelée, provoquer une réplique et ne pas l’obtenir, insister distraitement puis se rendre compte qu’il faut tout inventer de nouveau, que le code n’a pas encore été institué, que les clefs et les chiffres vont naître à nouveau, seront différents, répondront à autre chose. »

— Julio Cortazar, Marelle, Gallimard, 1963



lundi 16 juin 2014

Tout n'est pas veille

Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts
de Macedonio Fernández

La belle métaphysique

Macedonio Fernández, comme Socrate, est connu grâce à ses disciples. Son Platon se nomme Jorge Luis Borges, qui dans les rues de Buenos Aires, recueillait sa parole et « l’imitai[t] jusqu’à la simple transcription, jusqu’au plagiat passionné et plein de dévotion ».

Voilà un beau garant ! Mais contrairement au Grec, Macedonio a l’avantage (et sans doute aussi l’inconvénient pour ce qui est de sa légende) d’avoir retranscrit son enseignement oral. Ainsi est né Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts, qui en plus de constituer l’ouvrage de métaphysique au titre le plus poétique que l'on connaisse, possède le mérite d’être une oeuvre en tout point réjouissante.

Fernández lui-même n’a pas suivi de formation philosophique. Juriste, il a mis un terme à sa carrière d’avocat à la mort de sa femme pour se consacrer à la métaphysique (ici) et à la poésie (publiée chez Corti), tout en menant une vie d’errance. Personnage au plus haut point romantique — voyez-le sur la couverture, jouant de la guitare avec ses faux airs de Jean Rochefort —, il a relativement peu lu : un peu de Schopenhauer et de Bergson, quelques bribes de Hobbes et de William James, et Kant, qu’il n’aime d’ailleurs pas beaucoup. Un bagage tout à fait respectable pour un philologue du dimanche, mais bien léger pour qui prétend écrire un traité de métaphysique. Cela tombe bien : Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts n’est pas un traité. Il n’en prend pas la forme. Plutôt, Fernández y rassemble ses idées comme dans une compilation : autour d’une thèse, il tisse presqu’au hasard, mais avec talent et humour.

La vérité idéaliste

Cette thèse, quelle est-elle ? Macedonio Fernández prétend que « le songe et la veille sont pleinement et également réels » en partant d’un postulat idéaliste selon lequel : « 1) Rien n’existe en-dehors de la sensibilité ; et 2) le néant, la cessation de l’être n’existe pas pour la sensibilité. »

Nous avons donc affaire à une sorte d’anti-Platon qui, plutôt que d’affirmer que notre existence nous empêche d’atteindre la réalité puisque nous ne la percevons qu’à travers notre corps, prétend que la réalité n’est au contraire que ce que nous en percevons à l’exclusion de tout le reste. Mais il le dit mieux que moi :

« La seule chose irréelle, c’est l’existence autonome du monde, l’existence de ce qui n’est pas senti, le fait de supposer que le monde existe avant que nous le percevions et qu’il continue à exister une fois que nous avons cessé de le percevoir.

Il n’y a rien de plus réel que le songe, c’est pourquoi la veille n’est réelle que lorsqu’elle est un songe. Ce qui n’est pas réel, c’est la causation que nous attribuons à la veille. Prétendre que la veille serait autre chose que ce que nous sentons, nous nous représentons et nous imaginons lorsque nous sommes éveillés ; qu’il y aurait en plus de la vision appelée « orange », une matière lui correspondant et existant indépendamment de notre perception et n’existant plus dès qu’il s’agit d’oranges rêvées ; qu’une Cause universelle, éternelle existerait de façon autonome (…) — prétendre cela, c’est « rêver ». Or ce songe, c’est la thèse réaliste.

Seules la sensation et l’imagination existent : il n’existe rien avant elles qui les causerait.
 »

Thèse étonnante et qu’on ne peut recevoir qu’avec incrédulité : est-il seulement sérieux ? On résiste fort à accepter que le monde n’existe pas dès lors qu’on ne le perçoit pas ou plus et qu’en corollaire, les rêves qui provoquent en moi des émotions, des sensations qui me sont perceptibles (dans tel rêve, j’ai peur et je sue comme devant un « vrai » monstre ; dans tel autre, je suis excité et je peux même jouir comme si je faisais « véritablement » l’amour) deviennent plus réels que la rue dans laquelle je suis passé ce matin, dans laquelle je passe tous les jours, mais que je ne perçois plus du tout dès lors que je suis rendu au confort isolant de mon appartement — d’ailleurs, ma chambre elle-même, de l’autre côté de ce mur qui m’en coupe, a cessé d’exister cependant que j’écris ces lignes.

Les jolis rêves

Et pourtant, si l’on pressent que cette thèse permettant à Fernández (1874-1952) de prétendre que Hobbes (1588-1679) a lu ses manuscrits est tout à fait fausse, on est devant un mur de briques quand il s’agit de démontrer cette fausseté. Comment en effet puis-je établir que la rue dans laquelle je passe tous les jours continue d’exister dès lors que je ne la perçois plus ?

On affirme traditionnellement que la réalité se distingue du songe par deux caractères qu’elle possède : elle est liée par les lois de la causalité et elle poursuit une existence autonome. Or, tout le problème est là : je ne perçois quant à moi ni la causalité qui la régit, ni, par principe, son existence autonome. Ainsi, si je me penche à ma fenêtre, je vois un couple passer. Sans doute, ce couple existe de façon autonome, indépendamment de la perception que j’en ai, depuis environ 35-40 ans pour chacun des membres qui le constitue ; et sans doute aussi, tout un enchaînement de causes et de conséquences explique qu’il se soit retrouvé précisément sous ma fenêtre en cet instant.

Il n’empêche que pour moi, leur existence a commencé quand j’ai pu les percevoir et s’est terminée dès lors qu’ils sont sortis de mon champs de vision ; ils sont nés vis-à-vis de moi du néant et me sont immédiatement apparus sous la forme de personnes de 35-40 ans, c’est-à-dire exactement de la même façon que les personnages qui peuplent mes rêves, qui y arrivent d’un coup, sans obéir à rien d’autres qu’à mon imagination et que je perçois le temps du rêve en ignorant tout de ce qui les a menés là et en les replongeant dans le néant d’où ils viennent à mon réveil.

On voit bien ce qu’il y a de jouissif dans cette thèse et l’impact que Fernández a pu avoir sur l’imagination de Borges et ses productions futures. Ajoutez à cela que Fernández écrit avec intelligence et un humour peu commun dans ce type d’oeuvres et vous comprendrez pourquoi cet ouvrage somme toute mineur pour la pensée métaphysique devient une lecture de tout premier ordre.

Le philosophe amoureux

Il reste que plusieurs mois après cette lecture, je ne parviens toujours pas à savoir à quel point Fernández est convaincu par sa propre thèse. Ce n’est pas, d’ailleurs, le moindre des intérêts de ce livre : à chaque page, on oscille entre l’incrédulité et l’impossibilité de démontrer la fausseté de la thèse avec toujours la vague impression de se faire mener en bateau, d’être tourné en bourrique par un auteur génial qui nous fait passer une déclinaison littéraire sur un thème proprement borgessien pour un traité de métaphysique.

De façon inattendue, un élément de réponse sur le pourquoi de ce livre apparaît dans ses dernières pages :

« Nous ne connaissons pas (d’image) de personne sans corps. Nous ne connaissons que la mort et la naissance des corps, pas celles des personnes : nous ne connaissons que le moment où le corps personnel qu’on aime cesse de vivre, ce corps dans lequel celui qui aime — et dont le corps, lui, survit — avait transféré son moi. Survivre dans ces conditions provoque une explosion de désillusion qui blesse profondément celui qui croyait et voulait avoir son moi dans cet autre corps : ce qui le rend fou, c’est de retrouver soudain son moi qui, privé désormais de ce corps qu’il avait passionnément fait sien et sans lequel il ne sentait plus rien, revient pour pouvoir « se sentir ». (…) Je pense que dans la plus grande des passions (…) la mort physique d’un seul des deux corps qui s’aiment passionnément suffit à détruire les deux (…). »

Voilà donc un homme désespérément romantique, un amoureux, Macedonio Fernández, qui a besoin de croire en sa propre thèse afin de croire encore, à chaque fois qu’il y songe, à la vérité de la femme dont la mort, si elle était réelle, le tuerait pour de bon ! Comme l’indiquait son titre, cette oeuvre n’est qu’un long poème d’amour.

NB : On en parlait déjà ici pour un autre extrait.



mercredi 16 avril 2014

Mais vous êtes fou !?

« [On] s’entête à y répéter que le problème songe-réalité naît au moment où d’autres ‘moi’ nous informent que pendant notre sommeil ont lieu des choses comparables à celles qui arrivent lorsque nous sommes éveillés et que celles-ci nous échappent.

(…) Les autres ‘moi’ sont étrangers à mes songes tout comme je le suis à ce qu’ils ont contemplé dans le monde pendant que je dormais. Pendant que je rêvais, j’ai pris autant de plaisir qu’eux à exister. Ce qu’ils me diront me les révèlera très informés de ce que je n’ai pas vu mais complètement ignorants de ce que j’ai vécu et perçu en ‘rêvant’. Dans mon rêve, il y avait de nombreuses autres personnes avec moi : elles remuaient et agissaient de telle façon qu’il était évident qu’elles percevaient la même chose que moi. J’ai perçu et entendu aussi nettement les personnes de mon supposé songe que je perçois maintenant celles qui me disent que ces personnes n’ont pas existé.

A partir de là, je suis amené à les mettre les uns et les autres dans le même sac, à nier qu’ils existent en tant que sensibilités extérieures à la mienne, à nier qu’il existe quelque chose qui me serait extérieur et même à nier — ce qui est plus esthétique que mystique — le principe selon lequel n’existe pleinement que ce qui est extérieur. Pour justifier cette position, il me suffit de déclarer ceci : ‘Au moment où ces personnes m’ont dit que je venais de me réveiller et que j’étais resté plusieurs heures sans rien voir ni savoir de ce monde qu’elles n’ont pas cessé, elles, de voir, j’étais en fait toujours en train de rêver : je vivais pleinement et je continuais à être l’unique moi pensant et sentant. Dans mon rêve, j’imaginais ces personnes niant grotesquement mon existence d’hier soir, alors qu’elles n’existent que lorsque je les rêve, comme maintenant.’ Qu’on apprécie le peu de liberté d’action que je laisse à ces personnes qui veulent affaiblir mes songes, réduire la plénitude de ma vie et faire vaciller ma conviction que le monde cesse d’exister quand je ne le perçois pas. »

— Macedonio Fernández, Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts, Rivage, pp. 88-90.


Rarement on s’est autant amusé à faire de la métaphysique qu’en compagnie de Macedonio Fernández, dont je vous reparlerai dès que j’aurai terminé la lecture de ce formidable petit livre, malheureusement presque introuvable. Sa thèse paraît si improbable (« Le songe et la réalité sont pleinement et également réels » ; « Rien n’existe en-dehors de la sensibilité ») qu’on ne sait s’il faut la prendre au sérieux ; et pourtant, elle est imparable. 


Un livre à lire toutes affaires cessantes !


lundi 6 janvier 2014

Marelle

Marelle
de Julio Cortazar

L’œuvre plurielle

« Allais-je rencontrer la Sibylle ? »

Ainsi s’ouvre Marelle, roman phare et culte de Julio Cortazar, publié en 1963. A moins que Marelle ne s’ouvre plus loin, au chapitre 73 et soit immédiatement mis sous la tutelle de Morelli, critique littéraire, écrivain et surtout penseur de la littérature, à la manière d’un Borgès, travaillant à un ouvrage par lequel il entend « transgresser le fait littéraire », à un ouvrage qui pourrait se lire dans n’importe quel sens, à un ouvrage, en somme, qui devrait ressembler à Marelle.

Mode d’emploi

Car Marelle est plusieurs roman. Il en est sûrement au moins trois, mais, pour ne pas prendre de risque et tromper le lecteur, le mode d’emploi indique qu’il en est particulièrement deux. Le mode d’emploi ? Oui, Marelle, comme un jeu de société solitaire, est livré avec notice. Il peut se lire de deux manières : la première nous le fait parcourir de façon linéaire, du chapitre 1 (celui, donc, qui commence par « Allais-je rencontrer la Sibylle ? ») au chapitre 56, où le lecteur pourra considérer le livre terminé ; la seconde nous fait débuter la lecture par la troisième partie du roman, intitulée « De tous les côtés (Chapitres dont on peut se passer) » et elle se poursuit à travers 155 chapitres répartis sur plus de 650 pages. Bien entendu, si on entreprend la lecture de Marelle, c’est sûrement pour le lire de la deuxième manière, ne serait-ce que dans un soucis de rentabilité : pour le même prix, on gagne plus de 200 pages et une centaine de chapitres. Mieux encore, le roman ainsi lu est potentiellement infini, puisqu’à la fin, les chapitres 131 et 58 se renvoient indéfiniment la balle. On ne termine donc jamais sa lecture de Marelle !

Pour l’amour des femmes et de Rocamadour

Dans les deux cas, l’intrigue reste la même : l’ordre des chapitres 1 à 56 n’évolue pas. On intercale seulement entre eux des renvois, indiqués en fin de chapitre, vers la troisième partie. Ceux-ci sont parfois des sortes de scènes qu’un réalisateur aurait coupées au montage de son film, enrichissant ainsi l’oeuvre dans une sorte de version longue ; le plus souvent, on sort pourtant de l’histoire et Cortazar nous renvoie à un article théorique de Morelli, voire une coupure de journal, une citation de Tardieu… Le procédé semble d’autant plus moderne qu’il s’assimile à une lecture sur internet, lorsqu’on clique sur un lien dans le corps de l’article que l’on lit pour enrichir le texte. Cortazar étant mort trop tôt, il n’y a vu qu’une allégorie du jeu de marelle où l’on saute de case en case pour atteindre le ciel. Qu’on lui pardonne !

Car s’il n’est peut-être pas prophète, Cortazar est un grand écrivain et Marelle un livre extraordinaire. L’intrigue n’est certainement pas ce qu’il y a de plus important dans ce livre - on serait tenté de dire que c’est plutôt Morelli et ses morelliennes - mais on la suit avec un plaisir indéniable. Dans la première partie, on est dans un Paris en noir et blanc, très nouvelle vague. Clope au bec, on y suit Horacio, immigré argentin amoureux de la Sibylle, qui erre dans les rues froides de la capitale quand il ne refait pas le monde en intellectualisant tout avec son groupe d’amis de toutes les nationalités au son des disques de jazz. Là, on parle d’amour, de femmes et d’enfants, on disserte entre potes et rivaux sur un mode pataphysique dans un Paris merveilleux. C’est une trame mince, mais on la suit avec plaisir, d’autant qu’au-delà des idées qui l'habitent, elle offre quelques pages magnifiques, tour à tour remplies de poésie et au phrasé libre comme un solo de jazz qui s’étend et n’en finit jamais. Il y a aussi toute la douceur et la mélancolie qui affleurent de la relation entre Horacio et la Sibylle, ponctuée d’instants magiques et de tragédie, et les rencontres avec des personnages truculents, Morelli, la clocharde Emmanuèle et l’inénarrable pianiste Berthe Trépat.

Le roman infini


La deuxième partie sera plus sombre. Dans son Buenos Aires natal, Horacio dispute une femme à son döppelganger et la folie n’est pas loin. Reste à savoir si c’est une chute ou une élévation, la fermeture ou l’ouverture vers un monde vu sous un autre angle, comme dans les écrits délirants de Zéphyrin Piriz. « Bien sûr c’est ce qu’on appelle être cinglé. » Reste donc à savoir si parvenu là (chapitre 133), on se dirige vers la fin ou si, comme Alice, on pénètre à peine dans le terrier… Car - vous l'ai-je dit ? - on ne termine jamais sa lecture de Marelle !


Gallimard (coll. L'imaginaire), 1963, 652 pp.

jeudi 21 novembre 2013

Merveilleux collages

115

Wong, maître en collages dialectiques, intercalait ici ce passage : «  Le roman qui nous intéresse n’est pas celui qui place les personnages dans une situation, mais celui qui installe la situation dans les personnages. Si bien que ceux-ci cessent d’être des personnages pour devenir des personnes… »

(-14)

14

[Où l’on a observé la photo abimée d’un supplicié pékinois]

Au-dessus d’eux ou au-dessous, Big Bill Broonzy se mit à psalmodier See see rider, comme toujours des choses de dimensions inconciliables se rejoignaient, un grotesque collage qu’il fallait ajuster avec de la vodka et des catégories kantiennes, ces tranquillisants contre toute coagulation trop brusque de la réalité. Ou alors, comme toujours, fermer les yeux et revenir en arrière, vers le monde cotonneux d’un autre soir soigneusement choisi dans l’éventail des cartes. See, see, rider, chantait Big Bill, un autre mort, see what you have done.

(-114)

114

4 mai 195… (A. P.) Malgré les efforts de ses avocats, et un ultime recours en appel interjeté le 2 courant, Lou Vincent a été exécuté ce matin dans la chambre à gaz de la prison de Saint-Quentin, Etat de Californie.

(-117)

117

J’ai vu un tribunal être contraint par la menace à condamner à mort deux enfants, allant ainsi à l’encontre de tout esprit scientifique, philosophique, humanitaire, de toute expérience, de toutes les idées les plus généreuses et les meilleures de l’époque.

Pour quelle raison mon ami Mr. Marshall, qui exhuma des reliques du passé des précédents qui auraient fait rougir de honte un sauvage, n’a-t-il pas lu cette phrase de Blackstone : «  Un enfant de moins de quatorze ans, bien qu’il soit censé ne pouvoir commettre de crime, si l’opinion du tribunal et des jurés est qu’il a effectivement commis un crime, étant en mesure de discerner le bien du mal, cet enfant peut être inculpé et condamné à mort » ?

C’est ainsi qu’une fillette de treize ans fut brûlée pour avoir tué sa maîtresse d’école.

Un petit garçon de dix ans et un autre de onze ans, qui avaient tué leurs camarades, furent condamnés à mort, et celui de dix ans fut pendu.

Pourquoi ?

Parce qu’il savait la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Il l’avait appris au catéchisme.

Clarence Darrow, Plaidoierie pour Leopold et Loeb, 1924

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- Julio Cortazar, in Marelle, 1963

mercredi 27 février 2013

Le Tunnel

Le Tunnel

d’Ernesto Sabato

Les carnets du sous-sol

Le tunnel aurait pu commencer par ces lignes :

Je suis un homme malade. Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant.

Car Juan Pablo Castel semble aussi seul dans son tunnel que Dostoïevski dans son sous-sol. Comme lui, il est animé d’un mépris sans bornes pour le monde qui l’entoure et dans lequel il évolue, à commencer par les critiques qui ne comprennent rien à son art. Car contrairement à Dostoïevski dans son sous-sol, Juan Pablo Castel est peintre ; et il nous apprend rapidement qu’il a tué sa maîtresse, Maria.

Ce récit est donc une confession dans laquelle l’assassin et surtout l’homme se livre. Cela commence comme commencent les aveux : avec des détours, comme si on voulait noyer le poisson, comme si on hésitait à se lancer comme un Empédocle au sommet de l’Etna. Parce qu’avouer, c’est se confronter à soi-même, à sa faute ; c’est un peu comme accepter la mort du soi tel qu’on voudrait qu’il soit. Dans ces premières pages, Castel n’en est pas encore au stade de l’acceptation. C’est plutôt la colère qui domine : il est agressif, imbu de lui-même, méprisant au point d’en devenir lui-même méprisable. Puis, les masques tombent lorsque paraît Maria, et Castel nous dit son amour fou, démesuré et immédiat pour cette femme qui fut la seule à comprendre son oeuvre et la seule à le comprendre lui. Et commence alors le récit d’une relation qu’on sait d’avance condamnée, qu’on aurait su condamnée même si on n’avait pas su Maria morte, même si on n’avait pas su Maria mariée ; qu’on aurait su condamnée parce que Castel est un homme malade, et que cela l’a transformé en un homme méchant et un homme déplaisant.

Castel nous dresse donc le tableau d’une relation sordide, malsaine, une relation où la langueur et le partage ne sont que le prélude à la jalousie, de plus en plus intense, à des disputes, de plus en plus violentes. Lecteur, on ne sait qui haïr (le mot n’est pas trop fort et c’est une grande force de ce livre de nous faire ressentir de tels sentiments, fussent-ils négatifs). On hait Castel pour sa jalousie, pour sa suspicion, pour l’exclusivité qu’il exige d’une femme qu’il sait mariée et qui ne lui a rien demandé. On hait Maria pour ses réponses équivoques, pour la froide distance avec laquelle elle traite son amant, pour ses silences, son absence et son égoïsme.

Comme des oiseaux en cage

On en est à peu près là quand vient l’explication du titre, Le tunnel, et c’est un passage magnifique. Et alors, on comprend que l’on ne peut haïr personne. On comprend que ce roman est l’histoire d’un oiseau en cage qui, à travers ses barreaux, rêvait de vivre avec cette oiselle qui voletait librement de branches en branches en chantant de toute la force de ses petits poumons d’oiselle. Mais l’oiseau dans sa cage ne pouvait pas être libre. Alors il a rêvé de mettre l'oiselle en cage, quitte à ce qu’elle cesse de voler, quitte à ce qu’elle cesse de chanter, et peut-être même pour qu’elle cesse de chanter.

Parce que l’oiseau en cage était seul. Et prisonnier de cette solitude, il lui fallait détruire cette liberté dont il ne pouvait se saisir et qui le rendait malade, et méchant, et déplaisant.

C’est cette solitude que nous raconte Sabato. Il nous conte l’enfermement auquel conduit cette solitude et à quel point elle rend insupportable la liberté. Et nous, lecteurs, on se surprend à les plaindre ces personnages qu’on avait haïs, et même à s’en vouloir de les avoir haïs. On plaint Maria qui baigne dans son sang. On plaint Castel qui nous écrit de derrière sa cage, les ailes brisées.