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jeudi 2 octobre 2014

Terminus radieux

Terminus radieux
d’Antoine Volodine


Mort ou vivant, peu importe

Il n’est pas surprenant, lorsque l’on lit un roman de Volodine, que les personnages meurent bien avant la fin de leur histoire. Ici, dans Terminus radieux, dès la toute première page, « la mourante gémit », et quoique ses compagnons lui recommandent de ne pas s’en faire, on comprend bien que ça sent le roussi. D’ailleurs, deux pages plus loin, c’est tout le petit groupe qui s’inquiète : « Ils continuaient à avancer, mais, quand ils s’allongeaient par terre pour la nuit, ils se demandaient s’ils n’étaient pas déjà morts. Ils se demandaient cela sans plaisanter. Ils n’avaient pas les éléments pour répondre. » Nous non plus, du reste. Mais ce genre de phénomène n’a jamais beaucoup d’importance dans l’univers post-exotique ; au final cela ne change pas grand-chose. Qu’il soit mort ou vivant, Elli Kronauer n’en finira pas moins par aller chercher de l’eau et, après être tombé nez à nez sur Samiya Schmidt dans la taïga, par arriver au kolkhoze Terminus radieux ; qu’il soit mort ou vivant, Iliouchenko, le deuxième compagnon de la mourante, n’en arpentera pas moins la steppe à bord d’un train rempli d’autres morts et/ou vivants à la recherche d’un camp où vivre un idéal collectiviste et concentrationnaire. La mort, chez Volodine, a si peu d’importance qu’un des habitants du kolkhoze est « fréquemment victime de ce que la sagesse populaire appelle le décès » sans que ça ne l’empêche pour autant de vivre sa vie de liquidateur. 

On retrouve donc, dans ce dernier ouvrage post-exotique, certains éléments familiers. Quand s’ouvre le roman, l’Orbise vient de tomber, et avec elle, les derniers bastions de résistance de la deuxième Union Soviétique. Depuis que le monde est retombé sous le joug des barbares capitalistes, Kronauer, Iliouchenko et Vassilissa Marachvili, ayant échappé aux massacres, errent dans les plaines sibériennes irradiées qu’une série d’accidents nucléaires a rendues totalement inhabitables. Ils s’inscrivent tous les trois dans la lignées des personnages post-exotiques : ils sont vaincus et au bout du rouleau, des Untermenschen, et dans l’attente d’être morts — à moins, donc, qu’ils ne le soient déjà ; ce qui finalement ne change pas grand-chose —, ils errent dans un monde lui aussi tout à fait typique du post-exotisme.

Un mot à son propos. Ce qui m’avait d’abord séduit, lorsque dans Avec les moines soldats de Lutz Bassmann, je découvrais sur le tard l’univers post-exotique, ç’avait été ce décor de côte sur laquelle s’était rassemblé ce qui restait de l’humanité. Or, j’entendais tout récemment Volodine déclarer qu’il avait pour volonté, dans son processus créatif, de produire des images. Il y réussit à nouveau grâce à cette steppe immense et dévastée où l’homme n’a plus sa place, à cette taïga dans laquelle il se perd pour l’éternité et à ces trains forcément blindés qui « vers le milieu de la matinée, [stoppent] en pleine terre de nulle part ». Volodine ne nie pas l’influence du cinéma russe et dans son Terminus radieux, il nous transporte dans une sorte de « Zone » à la Stalker où l’homme ne doit pas pénétrer, mais où s’il y pénètre, les rêves deviennent possibles.

Lui ou moi, peu importe

Or, de rêves, il en sera question, dans Terminus radieux, car dès qu’on entre dans la taïga, et plus encore au kolkhoze Terminus radieux, « on est avant tout rêvé par Solovieï ». Solovieï, c’est le président du kolkhoze où il réside en compagnie de ses trois filles qui le haïssent, de sa femme la Mémé Oudgoul, bien partie pour être immortelle et qui parle à pile nucléaire pour l’apaiser, et de quelques autres personnages immortels ou déjà morts qui comptent à peu près pour quantité négligeable et qui sont principalement chargés de nourrir cette même pile, enfouie deux kilomètres plus bas, avec des objets qui ne servent plus, comme des moissonneuses-batteuses ou des institutrices. Solovieï, dans un roman contemporain, dans un roman qui se déroulerait avant la chute de la deuxième URSS, ce serait une sorte de super-méchant contre lequel un pauvre soldat loqueteux comme Kronauer n’aurait pas beaucoup de chances, mais qu’au terme d’un insoutenable suspense, il déferait peut-être.

Mais Solovieï dans un roman post-exotique, il est un puissant thaumaturge et il est peut-être surtout le dernier écrivain post-exotique qui, condamné à être immortel, se raconte des histoires et s’invente maîtresses et ennemis en attendant d’être mort — à moins que… vous savez bien — ; il est peut-être même Volodine lui-même, qui écrit cette histoire et nous transmet depuis si longtemps la voix des écrivains post-exotiques — Lutz Bassmann, Maria Soudaïeva, Manuela Draeger, pour ceux que l’on peut lire ; Maria Kwoll, Linda Woo, Hannko Vogoulian ou Solovieï lui-même parmi les nombreux dont les textes ne sont qu’évoqués dans les livres des autres — qui ne nous parvient qu’à travers lui. Des écrivains post-exotiques auxquels il rendait hommage dans son dernier ouvrage (avant-dernier, maintenant), sobrement intitulé Ecrivains et aussi paru au Seuil. Or, parmi ces écrivains, il en est un justement qui s’appelle Elli Kronauer, un « homonyme » de notre héros, qui avait publié chez L’école des loisirs un petit texte reprenant la byline russe du rossignol brigand. Or, « rossignol », c’est « solovieï » en russe. Coïncidence heureuse et qui constitue un prétexte pour se (re)plonger dans l’univers post-exotique ! Terminus radieux, avec une narration plus conventionnelle qu’à l’accoutumée et son atmosphère envoûtante, est par ailleurs une très bonne porte d’entrée.





lundi 25 novembre 2013

Les Bas-fonds

Les Bas-fonds - Histoire d’un imaginaire
de Dominique Kalifa

L’étrange fascination

Ah, les bas-fonds ! On les connaît, les bas-fonds : depuis Rome, ils n’ont pas changé. On y croise toujours les mêmes femmes de mauvaise vie, qu’elles soient prostituées de Babylone ou bien victimes d’un éventreur à Whitechapel, et les mêmes hommes à la vie pas bien meilleure : mendiants, voleurs, assassins, fous… Le défilé des pauvres dont la hideur physique reflète la moralité déficiente.

On connaît leurs codes, aux bas-fonds, l’humidité partout, les murs qui suintent, les pavés moites, les égouts, la puanteur, les ruelles sombres, étroites, les asiles aussi, les cours des miracles où les estropiés retrouvent leurs membres en fin de journée, les gibets, les prisons, les bars, les bordels, les cantines, les dortoirs, les cités.

Les bas-fonds, sans y mettre jamais les pieds, il semble qu’on en connaisse tout et si comme Dickens, on s’interroge - « où donc est la séduction dans tout cela ? » -, les bas-fonds ne nous en fascinent pas moins.

Quoi que puisse laisser penser le titre de la dernière partie de ce merveilleux essai (Les ressorts d’une fascination), Dominique Kalifa ne nous explique pas le mécanisme de cette attirance perverse pour ce qui répugne tant les sens que la morale : il reconnaît lui-même que cela dépasserait fonction ; l’homme est un historien ; ni un sociologue, ni un psychanalyste. Alors, ce qu’il nous décrit plutôt, c’est comme son sous-titre l’indique « L’histoire d’un imaginaire ».

Une construction historique : le mauvais pauvre

« Pour l’essentiel, les bas-fonds relèvent d’une ‘représentation’, d’une construction culturelle, née à la croisée de la littérature, de la philanthropie, du désir de réforme et de moralisation porté par les élites, mais aussi d’une soif d’évasion et d’exotisme social, avide d’exploiter le potentiel d’émotions ‘sensationnelles’ dont, aujourd’hui comme hier, ces milieux sont porteurs. »

Pour nous faire connaître les bas-fonds, il faut donc remonter loin : aussi loin que la Bible qui associe souvent le péché à la ville. Or, avant les bas-fonds, il y a la ville. Bien sûr, la ville peut être Jérusalem : elle peut être sainte. Mais elle est surtout Rome et Babylone, des espaces grouillants dans lesquels fleurit le péché jusqu’à provoquer la colère de Dieu pour les cas de Sodome et Gomorrhe. La ville devient donc le lieu dans lequel prospère le vice et c’est là naturellement qu’on retrouvera l’infâme lorsqu’à l’orée du 13ème siècle, la pauvreté sera pointée du doigt.

Car tout vient de l’apparition du concept de « mauvais pauvre ». Avant le 13ème siècle, la pauvreté est universelle, elle est la norme et tout ce qui n’est pas noble dépend pour survivre de la charité et de la bienveillance du clergé et des seigneurs. Surtout, le pauvre est l'élu de Dieu, en témoignent les nombreux ordres mendiants qui se développent à l'époque : l'élection divine préserve le pauvre de l'opprobre. Mais tout change assez vite et de la fin du 12ème siècle au milieu du 13ème, se développe en Europe une éthique capitaliste : l’essor d’un monde marchand et de l’urbanisation, renforcé par le protestantisme et les nouvelles thèses à propos de l’élection divine, font du pauvre un exclu. Ce changement sociétal mène à leur discrimination. On invente une fausse dichotomie fondamentale : celle du bon pauvre et du mauvais pauvre. Le bon pauvre est celui frappé par la vie et comme il a honte de sa pauvreté, il se cache. Le pauvre qu’on voit est donc le mauvais pauvre, celui qui est pauvre par vice, et dès lors qu’il est le seul qu’on voit, toute la pauvreté devient suspecte. C’est à cette époque qu’apparaissent tous les stéréotypes que l’on nous sert encore maintenant : le pauvre est pauvre parce qu’il est fainéant, il est vicieux et méchant, naturellement malfaisant - un rebut.

La prise des bas-fonds

Comment les bas-fonds remontent jusqu’à la classe dominante ? Toujours par des procédés qui mènent au foncissement de ses traits. C’est d’abord l’Etat et la police qui dressent les listes des habitants des bas-fonds. Les villes du Moyen-Âge interdisent ainsi à toute sorte d’indigents, de saltimbanques, de Juifs, de colporteurs, de gitans… de pénétrer leurs enceintes. Les arrêtés deviennent de véritables listings des populations à risques, rejetées par la classe dominante et condamnées de ce fait à vivre dans un immonde anti-monde. Plus tard, ce seront les mémoires de policiers, façon Vidocq, qui complèteront le tableau en répertoriant de façon quasi-scientifique tous les types de malfrats pour révéler leur dangerosité afin de permettre aux honnêtes gens de s’en préserver.

Mais il faut encore que la fiction s’empare des bas-fonds pour les changer en un mythe. L’artiste entretient avec l’habitant des bas-fonds une sorte de parenté : il incarne pour lui un idéal de liberté. Aussi, il le célèbre. Il y a d’abord les récits épiques, quand le voleur devient brigand. On pense aux mythes populaires, à Robin des Bois ou Jesse James, mais aussi au mouvement romantique qui atteint son paroxysme dans Les Brigands de Schiller.

Du coup, la classe dominante commence à regarder les bas-fonds d’un autre oeil : après le dégoût, vient la fascination, puis la commisération. C’est d’abord Les Mille et Une Nuits où le Khalife de Bagdad se promène la nuit déguisés en pauvre pour observer les moeurs de ses sujets et les punir, et ça va jusqu’à Batman : le milliardaire et philanthrope Bruce Wayne qui se plonge dans le caniveau de Gotham City pour chasser les méchants. Entre les deux, bien sûr, Eugène Sue et Victor Hugo. On sait du premier qu’il a joué lui-même au prince de Bagdad, escorté par un colosse et un professeur de boxe de ses amis, et a fait des bas-fonds un thème populaire (Kalifa revient sur les nombreuses déclinaisons des Mystères que l’on a retrouvées de Londres à Buenos Aires) ; le second peint les bas-fonds dans un registre socialiste, pour susciter la compassion et que de véritables politiques soient menées pour améliorer le sort des indigents.

Dénoncer - Compatir - Se divertir


Voilà donc l’histoire de ces bas-fonds. Depuis, on ne fait que choisir son camp entre les trois options : avilissement, loisir ou rédemption des bas-fonds. Les grands reporters du 19ème et du 20ème siècle ont tous exploité le filon, s’infiltrant comme Jack London dans les communautés de clochards, passant la nuit dans des asiles, allant même jusqu’à négocier la vente d’une gosse de treize ans. Chacun avait ses fins : l’un voulait dénoncer, l’autre susciter la compassion. Les troisièmes cherchent le frisson en s’encanaillant : dans les clubs de Montmartre, ils font la tournée des grands ducs et créent un véritable tourisme du monde d’en-bas, lançant déjà la vague d’embourgeoisement de certains quartiers dans lesquels on ne se bat plus que pour de faux. Dans tous les cas, les traits sont copieusement grossis.

Aujourd’hui, la tradition se perpétue : les mêmes clichés existent et la SF a même transposé l’imaginaire des bas-fonds dans d’autres anti-mondes peuplés d’autres anti-gens. Cela permet de mettre en évidence que les bas-fonds sont toujours une affaire d’autres et surtout une affaire d’antis, de fantasme et de curiosité. Malgré quelques redondances sur la fin, Kalifa nous offre une plongée passionnante et instructive dans cet univers qui ne cesse de fasciner.

mercredi 27 février 2013

Le Tunnel

Le Tunnel

d’Ernesto Sabato

Les carnets du sous-sol

Le tunnel aurait pu commencer par ces lignes :

Je suis un homme malade. Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant.

Car Juan Pablo Castel semble aussi seul dans son tunnel que Dostoïevski dans son sous-sol. Comme lui, il est animé d’un mépris sans bornes pour le monde qui l’entoure et dans lequel il évolue, à commencer par les critiques qui ne comprennent rien à son art. Car contrairement à Dostoïevski dans son sous-sol, Juan Pablo Castel est peintre ; et il nous apprend rapidement qu’il a tué sa maîtresse, Maria.

Ce récit est donc une confession dans laquelle l’assassin et surtout l’homme se livre. Cela commence comme commencent les aveux : avec des détours, comme si on voulait noyer le poisson, comme si on hésitait à se lancer comme un Empédocle au sommet de l’Etna. Parce qu’avouer, c’est se confronter à soi-même, à sa faute ; c’est un peu comme accepter la mort du soi tel qu’on voudrait qu’il soit. Dans ces premières pages, Castel n’en est pas encore au stade de l’acceptation. C’est plutôt la colère qui domine : il est agressif, imbu de lui-même, méprisant au point d’en devenir lui-même méprisable. Puis, les masques tombent lorsque paraît Maria, et Castel nous dit son amour fou, démesuré et immédiat pour cette femme qui fut la seule à comprendre son oeuvre et la seule à le comprendre lui. Et commence alors le récit d’une relation qu’on sait d’avance condamnée, qu’on aurait su condamnée même si on n’avait pas su Maria morte, même si on n’avait pas su Maria mariée ; qu’on aurait su condamnée parce que Castel est un homme malade, et que cela l’a transformé en un homme méchant et un homme déplaisant.

Castel nous dresse donc le tableau d’une relation sordide, malsaine, une relation où la langueur et le partage ne sont que le prélude à la jalousie, de plus en plus intense, à des disputes, de plus en plus violentes. Lecteur, on ne sait qui haïr (le mot n’est pas trop fort et c’est une grande force de ce livre de nous faire ressentir de tels sentiments, fussent-ils négatifs). On hait Castel pour sa jalousie, pour sa suspicion, pour l’exclusivité qu’il exige d’une femme qu’il sait mariée et qui ne lui a rien demandé. On hait Maria pour ses réponses équivoques, pour la froide distance avec laquelle elle traite son amant, pour ses silences, son absence et son égoïsme.

Comme des oiseaux en cage

On en est à peu près là quand vient l’explication du titre, Le tunnel, et c’est un passage magnifique. Et alors, on comprend que l’on ne peut haïr personne. On comprend que ce roman est l’histoire d’un oiseau en cage qui, à travers ses barreaux, rêvait de vivre avec cette oiselle qui voletait librement de branches en branches en chantant de toute la force de ses petits poumons d’oiselle. Mais l’oiseau dans sa cage ne pouvait pas être libre. Alors il a rêvé de mettre l'oiselle en cage, quitte à ce qu’elle cesse de voler, quitte à ce qu’elle cesse de chanter, et peut-être même pour qu’elle cesse de chanter.

Parce que l’oiseau en cage était seul. Et prisonnier de cette solitude, il lui fallait détruire cette liberté dont il ne pouvait se saisir et qui le rendait malade, et méchant, et déplaisant.

C’est cette solitude que nous raconte Sabato. Il nous conte l’enfermement auquel conduit cette solitude et à quel point elle rend insupportable la liberté. Et nous, lecteurs, on se surprend à les plaindre ces personnages qu’on avait haïs, et même à s’en vouloir de les avoir haïs. On plaint Maria qui baigne dans son sang. On plaint Castel qui nous écrit de derrière sa cage, les ailes brisées.

jeudi 2 août 2012

Songes de Mevlido


Songes de Mevlido
de Antoine Volodine
Bienvenue à Poulailler Quatre
On erre dans un monde qui ressemble au nôtre, il est juste un peu plus vieux, et un peu plus pire. Quand on marche dans Poulailler Quatre, on s’aperçoit que les cages à poules sont retournées à leur usage primaire, on s’aperçoit que l’on n’est plus chez nous et que les gallinacés ont envahi nos anciennes cités, on évolue donc entre leurs excréments et elles, les poules mutantes, qui nous lacèrent de leurs ailes et nous bectent les mollets. Quand on marche dans Poulailler Quatre, on peut tomber sur Mevlido, qui revient de la Zone, qui sort du tramway pour rentrer chez lui, où il vit, depuis que la femme qu’il aimait a été torturée et tuée par des enfants soldats, avec une folle qui le prend pour l’homme qu’elle avait aimé et qu’elle aussi a perdu.

La lutte des classes 2.0
Mevlido, dans ce monde, est un flic chargé d’infiltrer les cercles bolcheviks animés par de vieilles mendiantes hurlant des slogans dénués de sens dans les ruelles puantes de Poulailler Quatre. Mevlido, dans ce monde, est un sympathisant bolchevik chargé d’infiltrer la police qui protège les nantis qui ont gagné la guerre, qui ont torturé sa femme et qui exploitent le peuple. Mevlido, dans ce monde, n’appartient à rien et n’est chez lui nulle part. Il sait juste qu’il fait partie du camp des perdants de la guerre que des nantis ont gagné pour mieux dominer le peuple qui s’agglutine pour se faire bouffer par les gallinacés dans une misère sordide ; il sait juste que la femme qu’il aime s’est faite torturer et tuer par des enfants soldats à la solde des gagnants. Il sait que pour cela, il hait les enfants soldats et que cela lui suffit pour soutenir discrètement l’action des révolutionnaires, même si cela lui fait prendre des risques pour protéger leur meilleure tueuse, Sonia Wolguelane, qui est craquante et qu’il désire dans ses songes lubriques.

Dans ces songes, on rencontre aussi Gorgha, une belle et mystérieuse corbeau femelle que, bizarrement, on désire presque autant. Gorgha nous transmet les instructions d’un personnage mystérieux, Deeplane, dont on ne sait rien si ce n’est qu’il nous évoque vaguement quelque chose et qu’on sent qu’on doit lui obéir, comme si, avant, il nous avait envoyé là avec une mission précise dont on n’a, depuis qu’on est né, plus aucune idée. Alors on erre dans ce monde, qui ressemble à celui qui ressemble au nôtre, et on y cherche des clés, sans vraiment le comprendre, sans que tout cela n’ait vraiment de sens, tant que l’on se réveille et qu’on est vivant.

Quand on ne le sera plus, on errera dans un monde qui ressemble au nôtre, qui sera juste un peu plus vieux et encore un peu plus pire et où les choses et les gens auront tendance à se confondre, à se mélanger dans un grand Fouillis peuplés des morts et des vivants qui les hantent ou les apaisent grâce aux rituels chamaniques menés par des mudangs, des sorcières coréennes.

Un attentat contre la lune
Dans ces trois mondes qui s’entrecroisent et s’entremêlent, Mevlido émerge comme une dernière réminiscence de l’humanité quand, à ses côtés, ne restent plus que des simples d’esprit, des vautours, des héroïnes à plumes noires, des sorcières et des enfants soldats pour l’éternité. C’est un monde animé par une passivité violente ou post-violente, un monde du chaos qui succède à la bataille finale de la lutte des classes à laquelle des vieilles s’obstinent en vain à ne pas renoncer. C’est surtout un monde qui précède de justesse la fin de tout, la Fin, tout simplement. Dès lors, ce ne peut être qu’un monde incroyablement vain, comme les slogans des vieilles, comme les meurtres insensés exécutés par Sonia, comme la haine farouche de Mevlido. Peut-être y a-t-il un sens dans tout cela – il y a suffisamment de mystère pour qu’il y en ait un –, mais on est condamné, dès la naissance, à l’ignorer, et dans la mort, les mêmes démons nous assaillent sans apporter de réponse, comme si, finalement, la vie continuait pour nous comme pour les autres, seulement dans une voie parallèle et seulement un peu plus sombre.

Songes de Mevlido – songes comme ces rares moments où l’on dépasse la simple réalité pour appréhender quelque chose de plus grand, entrevoir des réponses qu’un éternel réveil nous empêche de comprendre – Songes de Mevlido, donc, est un univers immense où l’on se perd avec bonheur, d’une originalité débordante de pessimisme où l’on rencontrera des figures comme nulle part ailleurs. C’est un univers de la catastrophe – celle passée et celle à venir – et c’est surtout un univers dont, après toutes ces errances, on se sent incapable de rendre convenablement la grandeur. L’œuvre de Volodine est un miroir déformant qui nous renvoie à la face l’image de notre monde, de nos échecs passés et futurs, le témoin de nos impuissances, de nos désillusions et, surtout, de nos aspirations les plus inconscientes, les plus vaines ; celles-là mêmes qu’il nous faut donc à tout prix réaliser avant qu’il ne soit trop tard. C’est une claque dont les conséquences restent encore à écrire.