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lundi 8 décembre 2014

Goldberg : Variations

Goldberg : Variations
de Gabriel Josipovici

Insomnies

Mes maigres connaissances en musique classique m’autorisent à savoir la légende qui veut que Johann Sebastian Bach ait écrit ses célèbres Variations en 1740 pour que son apprenti, Johann Gottlieb Goldberg, les joue au clavecin à son protecteur, le comte Keyserling, durant ses longues nuits d’insomnie ; elles ne suffisent pas, néanmoins, pour m’indiquer si le dernier livre traduit de Josipovici, Goldberg : Variations, y fait autrement référence que par son point de départ scénaristique. Car si Keyserling devient ici Westfield et si le décor, d’allemand, nous place ici dans la campagne anglaise, Goldberg demeure Goldberg. Mais il est écrivain, cette fois, et bon lecteur, celui qui devra, nuit après nuit, lire au vieil aristocrate les oeuvres qui devront l’endormir. Tâche simple a priori, et lucrative, jusqu’à ce qu’une difficulté s’ajoute quand le commanditaire déclare :

J’ai lu tous les livres qui ont été écrits, Mr Goldberg, et cela me rend mélancolique. Un profond ennui s’empare de moi chaque fois que j’ouvre une fois de plus un de ces volumes ou même quand une autre voix m’en livre le contenu.

Il s’agira donc pour Goldberg de composer chaque jour une nouvelle oeuvre qu’il soumettra, chaque nuit, à cette épreuve terriblement perverse où l’endormissement de l’exigent public rend compte de la réussite de l’auteur. Car « une histoire qui est vraiment nouvelle et vraiment une histoire, donnera l’impression à la personne qui la lit ou l’écoute que le monde a repris vie pour lui. Voici comment je pourrais le dire : le monde recommencera à respirer pour elle alors qu’auparavant il avait paru être fait de glace ou de roche. Et ce n’est que dans les bras de ce qui respire que nous pouvons nous endormir, car ce n’est qu’alors que nous pouvons être certains que nous nous réveillerons vivants. » La tâche semble insurmontable.

L’oeuvre totale

Mais dès lors, ce roman tranquillement sis dans l’Angleterre des soeurs Brontë, où l’on dort dans d’immenses manoirs et où les dialogues sont prétextes aux digressions philosophiques, devient, comme cet alcool qu’on fait passer en douce sous des étiquettes de soda, une réflexion sur la création littéraire et ce premier chapitre, par un effet de mise en abîme, la première des trente variations dont l’écrivain Goldberg accompagnera le sommeil du vieux Westfield. En suivront vingt-neuf autres, qui avec la première, formeront plusieurs oeuvres. 

Car dans Goldberg : Variations, comme dans les Variations Goldberg, l’auteur joue en effet avec les différentes formes de son art. On y croisera, pêle-mêle, un roman à facettes où l’auteur tissera les différents liens entre Westfield et ses proches en consacrant à chacun d’eux un de ces courts chapitres dont est constitué le livre (laissant le soin au lecteur de relier tous ces points et de combler les vides), mais aussi des réflexions d’un extrême intérêt sur Homère et son oeuvre, sur Victor l’enfant sauvage, et puis, dans une seconde partie, on trouvera un auteur contemporain, une rupture amoureuse, une étude de tableau et par-dessus tout ça, peut-être au coeur de tout, un (ou deux ?) roman épistolaire. L’écho entre les deux auteurs, entre les deux époques, au sein de cette somme fictionnelle qu’est Goldberg : Variations, il se fait moins, peut-être, dans ce qui nous apparaît comme le roman du roman de la seconde partie — où l’on serait tenté de prêter à l’écrivain contemporain les traits de Josipovici avec trop de promptitude — que dans ce trio formé, autour de l’artiste, du riche ami des arts et de la femme aimée, parfois doublement, qui prolonge le premier et le façonne parfois. « Mais si vous deviez choisir, insista-t-il, entre passer la nuit devant votre bureau ou dans votre lit, que choisiriez-vous ? », demandera sournoisement Westfield à Goldberg, livrant sans doute là un des thèmes de la jolie musique de Gabriel Josipovici.



lundi 3 novembre 2014

Scènes de la vie d'un faune

Scènes de la vie d’un faune
d’Arno Schmidt

Pas de continuum

« Pas un continuum, pas un continuum ! : tel est le cours de ma vie, tel celui des souvenirs (de la façon qu’un spasmophile peut voir un orage la nuit) :
Flash : une maison nue de cité ouvrière grince des dents dans la broussaille d’un vert toxique : la nuit.
Flash : des faces blanches qui zyeutent, des langues dentellent au fuseau, des doigts font leurs dents : la nuit.
Flash : membres d’arbres dressés ; gamins poussant leur cerceau ; des femmes coquinent ; des filles taquinent à corsage ouvert : la nuit.
Flash : pauvre de moi : la nuit !!
 »

Ainsi, Arno Schmidt, dans les premières pages de son Faune, définit son projet d’écriture et ainsi, tout au long du livre, nous progresserons comme d’éclairs en éclairs à travers la Nacht et le Nebel du Troisième Reich de l’immédiat avant-guerre, puis, après une longue ellipse que l’on connaît trop bien, de la toute fin du conflit. Chaque paragraphe débutera par quelques mots en italique, comme un de ces flashs éclairant la mémoire obscure du narrateur (« Chez le libraire antiquaire » ; « Et puis aussi » ; mais aussi, « (Swift : “Les Voyages de Gulliver” »), et auxquels il rattachera ses souvenirs dans un texte d’une densité incroyable, bourré de références tantôt savantes et tantôt populaires*. Y seront brassées des images tirées d’un quotidien universel (un coucher de soleil ou un voyage en train) et d’autres tout à fait subjectives et extraites du parcours, des intérêts de l’auteur/narrateur. Les citations (marquées ou non) de romans, d’opéras, côtoient les chants du Troisième Reich et les réflexions littéraires, le génie toute la médiocrité de la vie quotidienne. Schmidt fait sauter les barrières, son roman (c’est d’autant plus frappant que je l’ai lu en alternance avec le premier Carnet de notes de Bergounioux) prend parfois des airs de journal où le fait et l’intime se percutent (« La “grande” Histoire ne vaut rien : froide, impersonnelle, peu convaincante, des vues d’ensemble (erronées qui plus est) ; je veux seulement les “vieux document privés” ; la sont la vie ; les secrets. »).

Médiocrité du Troisième Reich

Scènes de la vie d’un faune serait donc l’un de ces documents ; qu’y apprend-on que l’on ne sache pas déjà ? Ce qui frappera tout d’abord, c’est la banalité de cette Allemagne des années 30. Schmidt déconstruit pour ainsi dire le mythe du Troisième Reich : c’est une guerre sans la guerre qu’il décrit, les prémices d’un conflit mondial vus depuis des arrières où ne tombe aucune bombe (du moins, jusqu’à l’apocalyptique bombardement final). Ce qu’on y voit, c’est la médiocrité normale : on prend le train pour faire un boulot de fonctionnaire, on n’aime plus sa femme et l’on méprise son fils, les collègues font des blagues potaches et l’on évoque Hitler et l’invasion de la Pologne comme on commenterait à la machine à café la dernière réforme de Hollande ; on s’indigne des ambitions d’un fils embrigadé dans les Jeunesses Hitleriennes comme on se plaindrait de ses mauvaises fréquentations.

Pourtant insidieusement, la machine tourne à plein régime. On chante partout les hymnes patriotes, les fils rêvent de devenir des colonels et d’aller faire la guerre, la délation est la règle et on rapporte aux autorités le moindre mouvement suspect, tout juste inhabituel. Lorsque Düring, le narrateur et vétéran du premier conflit mondial, ose à demi-mots évoquer les risques et les répercussions de celui qui s’annonce, on lui répond de but en blanc que le Reich millénaire n’a rien à craindre avec le Führer à sa tête. La mainmise du régime s’étend sur chaque aspect de la vie. Lors de la visite d’un musée de province, les artistes inféodés au Reich ont envahi les murs, relégué les expressions de « l’art dégénéré » aux petites salles inexplorées (ne pas les avoir simplement décrochées est un acte héroïque). Schmidt dresse le portrait d’une « Grande Allemagne » qui « kolbenheyerise et thoraxise [du nom de deux intellectuels nazis] (ou plus exactement médiocricise !) ». Une pensée ici à Zemmour et à ce que nous réservent ses thèses sur l’affaiblissement de la Grande France…

Les déserteurs

Düring, dans ce marécage, se distingue par le fait qu’il est le seul à oser un regard critique, une ironie intime. Dans une parenthèse sur Goebbels, semblent se mêler ses deux discours, celui qu’il offre en gage de bonne foi à la société et celui, véritable, qu’il réserve pour lui : « (Faut voir comme il parle, Vite & Longtemps, des mots bien galbés, ronds comme des oeufs, un discours de merde, vide et creux) ». Mais s’il ne s’embourbe pas comme ses compatriotes, Düring n’est pas pour autant un héros, ni même un résistant. Il vole même assez bas. Il fait finalement partie de cette majorité silencieuse qui quoiqu’elle n’adhère pas, ne proteste jamais tout haut. On se demande même si vraiment, il vaut beaucoup mieux que ses collègues et s’il n’est pas pire qu’eux puisque lui sait et voit parmi tous ces aveugles. Il nous révèle sa pensée intime et c’est cela qui le sauve ; mais tout haut, ne heilhitlerise-t-il pas comme eux ? est-ce qu’il ne se soumet pas comme eux au système et à la hiérarchie, sauvé seulement de la boucherie par son âge avancé ? Même son fils, il l’abandonne à la lobotomie menée par les HJ : « il suffit d’une pichenette pour que les gens tombent du côté où ils penchent », déclare-t-il résigné.

Düring, en fait, a déserté. Au cours d’une mission d’archivage, il rencontre d’ailleurs son double : Thierry, déserteur de la Grande Armée qui a vécu en faune dans sa petite cabane perdue dans les forêts. Düring se passionne pour cet être et devient faune lui-même. Il visite sa cabane et s’installe dans les bois, laisse derrière lui la propagande du Reich et une famille honnie, s’adonne aux amours interdits en enlevant de jeunes louves et compose des églogues où il chante la nature dans une prose magnifique, une écriture comme un bol d’air, si différente de la langue avec laquelle il déchire cette Allemagne nazie en hachant le récit et en passant sans cesse de l’idiotie quotidienne à d’innombrables témoignages son immense érudition.

Schmidt fait partie des grands auteurs que nous a offerts l'Allemagne de l'après-guerre, avec les Bernhardt, les Handke, dont le langage fouille l'homme. Scènes de la vie d’un faune, son oeuvre la plus connue, porte son importance comme un étendard. C’est un regard glaçant, une incursion dans une Allemagne immonde qui écarte les plaies autant qu’elle met en garde ; c’est une innovation langagière remarquable ; et c’est aussi un livre drôle et incroyablement brillant qui mérite d’être lu.



* (Un mot propos de ces nombreuses références : la plupart seront inconnues du lecteur français, soit qu’il n’aura pas étudié Cooper à fond, soit que les différents acronymes en vogue dans l’Allemagne nazie ne lui seront pas familiers. Un dilemme se pose donc : alourdir le texte par de multiples renvois à des notes plus ou moins nécessaires à la compréhension ou bien lire Schmidt comme on lit Joyce, en acceptant de passer à côté de certaines allusions. Les éditions Tristram ont décidé de couper la poire en deux : elles fournissent un très appréciable appareil en fin d’ouvrage, mais ne marquent aucun renvoi dans le corps du texte ; pas forcément la meilleure solution puisque on coupe deux fois plus sa lecture, soit a posteriori pour chercher en fin d’ouvrage une indication dont on n’est pas certain qu’elle s’y trouvera, soit a priori de crainte de passer à côté d’une référence qu’on n’aurait pas su détecter. Une meilleure solution serait peut-être de lire une première fois le texte en intégrant les notes, au demeurant complètes et très bien faites proposées par Tristram, puis, immédiatement, de le relire d’une traite sans s’y référer. C’est ce qu’on conseillera.)


jeudi 2 octobre 2014

Terminus radieux

Terminus radieux
d’Antoine Volodine


Mort ou vivant, peu importe

Il n’est pas surprenant, lorsque l’on lit un roman de Volodine, que les personnages meurent bien avant la fin de leur histoire. Ici, dans Terminus radieux, dès la toute première page, « la mourante gémit », et quoique ses compagnons lui recommandent de ne pas s’en faire, on comprend bien que ça sent le roussi. D’ailleurs, deux pages plus loin, c’est tout le petit groupe qui s’inquiète : « Ils continuaient à avancer, mais, quand ils s’allongeaient par terre pour la nuit, ils se demandaient s’ils n’étaient pas déjà morts. Ils se demandaient cela sans plaisanter. Ils n’avaient pas les éléments pour répondre. » Nous non plus, du reste. Mais ce genre de phénomène n’a jamais beaucoup d’importance dans l’univers post-exotique ; au final cela ne change pas grand-chose. Qu’il soit mort ou vivant, Elli Kronauer n’en finira pas moins par aller chercher de l’eau et, après être tombé nez à nez sur Samiya Schmidt dans la taïga, par arriver au kolkhoze Terminus radieux ; qu’il soit mort ou vivant, Iliouchenko, le deuxième compagnon de la mourante, n’en arpentera pas moins la steppe à bord d’un train rempli d’autres morts et/ou vivants à la recherche d’un camp où vivre un idéal collectiviste et concentrationnaire. La mort, chez Volodine, a si peu d’importance qu’un des habitants du kolkhoze est « fréquemment victime de ce que la sagesse populaire appelle le décès » sans que ça ne l’empêche pour autant de vivre sa vie de liquidateur. 

On retrouve donc, dans ce dernier ouvrage post-exotique, certains éléments familiers. Quand s’ouvre le roman, l’Orbise vient de tomber, et avec elle, les derniers bastions de résistance de la deuxième Union Soviétique. Depuis que le monde est retombé sous le joug des barbares capitalistes, Kronauer, Iliouchenko et Vassilissa Marachvili, ayant échappé aux massacres, errent dans les plaines sibériennes irradiées qu’une série d’accidents nucléaires a rendues totalement inhabitables. Ils s’inscrivent tous les trois dans la lignées des personnages post-exotiques : ils sont vaincus et au bout du rouleau, des Untermenschen, et dans l’attente d’être morts — à moins, donc, qu’ils ne le soient déjà ; ce qui finalement ne change pas grand-chose —, ils errent dans un monde lui aussi tout à fait typique du post-exotisme.

Un mot à son propos. Ce qui m’avait d’abord séduit, lorsque dans Avec les moines soldats de Lutz Bassmann, je découvrais sur le tard l’univers post-exotique, ç’avait été ce décor de côte sur laquelle s’était rassemblé ce qui restait de l’humanité. Or, j’entendais tout récemment Volodine déclarer qu’il avait pour volonté, dans son processus créatif, de produire des images. Il y réussit à nouveau grâce à cette steppe immense et dévastée où l’homme n’a plus sa place, à cette taïga dans laquelle il se perd pour l’éternité et à ces trains forcément blindés qui « vers le milieu de la matinée, [stoppent] en pleine terre de nulle part ». Volodine ne nie pas l’influence du cinéma russe et dans son Terminus radieux, il nous transporte dans une sorte de « Zone » à la Stalker où l’homme ne doit pas pénétrer, mais où s’il y pénètre, les rêves deviennent possibles.

Lui ou moi, peu importe

Or, de rêves, il en sera question, dans Terminus radieux, car dès qu’on entre dans la taïga, et plus encore au kolkhoze Terminus radieux, « on est avant tout rêvé par Solovieï ». Solovieï, c’est le président du kolkhoze où il réside en compagnie de ses trois filles qui le haïssent, de sa femme la Mémé Oudgoul, bien partie pour être immortelle et qui parle à pile nucléaire pour l’apaiser, et de quelques autres personnages immortels ou déjà morts qui comptent à peu près pour quantité négligeable et qui sont principalement chargés de nourrir cette même pile, enfouie deux kilomètres plus bas, avec des objets qui ne servent plus, comme des moissonneuses-batteuses ou des institutrices. Solovieï, dans un roman contemporain, dans un roman qui se déroulerait avant la chute de la deuxième URSS, ce serait une sorte de super-méchant contre lequel un pauvre soldat loqueteux comme Kronauer n’aurait pas beaucoup de chances, mais qu’au terme d’un insoutenable suspense, il déferait peut-être.

Mais Solovieï dans un roman post-exotique, il est un puissant thaumaturge et il est peut-être surtout le dernier écrivain post-exotique qui, condamné à être immortel, se raconte des histoires et s’invente maîtresses et ennemis en attendant d’être mort — à moins que… vous savez bien — ; il est peut-être même Volodine lui-même, qui écrit cette histoire et nous transmet depuis si longtemps la voix des écrivains post-exotiques — Lutz Bassmann, Maria Soudaïeva, Manuela Draeger, pour ceux que l’on peut lire ; Maria Kwoll, Linda Woo, Hannko Vogoulian ou Solovieï lui-même parmi les nombreux dont les textes ne sont qu’évoqués dans les livres des autres — qui ne nous parvient qu’à travers lui. Des écrivains post-exotiques auxquels il rendait hommage dans son dernier ouvrage (avant-dernier, maintenant), sobrement intitulé Ecrivains et aussi paru au Seuil. Or, parmi ces écrivains, il en est un justement qui s’appelle Elli Kronauer, un « homonyme » de notre héros, qui avait publié chez L’école des loisirs un petit texte reprenant la byline russe du rossignol brigand. Or, « rossignol », c’est « solovieï » en russe. Coïncidence heureuse et qui constitue un prétexte pour se (re)plonger dans l’univers post-exotique ! Terminus radieux, avec une narration plus conventionnelle qu’à l’accoutumée et son atmosphère envoûtante, est par ailleurs une très bonne porte d’entrée.





lundi 30 juin 2014

Toujours la tempête

Toujours la tempête
de Peter Handke

Le mélange des genres

Dans « une lande, une steppe, une lande-steppe, ou n’importe où », Peter Handke convoque ses ancêtres. Ils sont slovènes et dans cette plaine balayée par le vent, où ne sont qu’un banc et un pommier portant quatre-vingt-dix-neuf pommes, ils avancent pour répondre à son invitation. C’est une entrée en scène dans un décor vide de théâtre, et pourtant Toujours la tempête est un roman ; mais un roman, toutefois, conçu pour être joué au théâtre (notamment aux Ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon à partir de mars 2015 ) ; à moins qu’il faille plutôt parler de pièce conçue pour être lue.

Lors de ce premier acte, qui est en fait un chapitre, ils sont encore jeunes : le grand-père et la grand-mère de Peter Handke ne sont pas encore grand-père et grand-mère, sa mère n’est pas encore mère, ses trois oncles et sa tante ne sont pas encore oncles et tante — certains ne le seront jamais. Nous sommes en 1936 et Peter Handke qui est là, plus vieux qu’eux, les salue un à un et en slovène (« Bonjour, grand-mère, stara mati, dober dan. Bonjour, grand-père, stari oče, dober dan, tesar, c’est-à-dire : charpentier. Bonjour, Gregor, oncle et parrain, moj stric in moj boter, mon oncle et mon parrain, dober dan… »). Et puis, il disparaît, ou peu s’en faut. Il cesse en tout cas d’être acteur pour ne plus devenir qu’un discret auditeur qui retranscrit minutieusement les paroles et les attitudes de ses aïeux, comme pour en tirer un roman, ou une pièce de théâtre.

A la recherche de ses racines

Parfois, on lui parle encore, malgré tout, du pays et de la langue slovène — centrale dans ce texte (« Et maudite soit-elle, notre langue (…) qui lorsque c’est elle qui la parle, ma soeur préférée, que voici, ou, si tu préfères, ta, comment dire, mère, pourquoi pas, elle n’y peut rien après tout, une femme est une femme, maudite soit-elle, notre langue, qui, lorsque c’est elle, ma darling, ma darling Clementine, qui la parle, éveillait non seulement chez les hommes du village, mais chez ceux du pays tout entier, le désir, de sorte que tous ceux qui l’entendaient, elle, là, justement elle, parler notre langue, voulaient la posséder, elle, là, sur-le-champ. »). Mais la plupart du temps, on l’ignore, on interagit entre grands-parents, mère, oncles et tante qui ne sont pas encore grands-parents, mère, oncles et tante comme au temps où l’on n’était pas encore grands-parents, mère, oncles et tante, mais seulement parents et enfants, frères et soeurs. En somme, on se présente, on dévoile les traits principaux, ou originaux, de son caractère, on plante le décor, comme dans un premier acte, et on entend, au loin, monter la tempête puisque l’on est en Slovénie, en 1936, et qu’au prochain chapitre, ou acte, on sera toujours en Slovénie, mais en 1942.

A cette époque, les enfants sont plus vieux, quoique même leurs parents demeurent plus jeunes que leur petit-fils. Même décor, même concept, mais de certains enfants, on n’entend plus parler qu’à travers les lettres qu’ils envoient depuis le front et dont on fait la lecture ; bientôt, on n’en recevra plus. Ceux demeurés à la maison travaillent aux champs comme avant ou lisent des « livres-corneilles qui vous tombent des mains, où croasse sans cesse ce malheur qui (…) accable déjà bien assez dans la vie ». Les jours défilent et les destins se tracent au gré des malheurs qui frappent. La mort des uns pousse les autres à rejoindre les rangs de la Résistance, tandis que certaines font des enfants monstrueux avec l’occupant. A travers les fortunes personnelles, on apprend des choses sur l’histoire de la Slovénie durant cette période trouble, on s’intéresse aux Cadres-Verts slovènes qui seront, apprend-on, le seul réseau à frapper le Reich de l’intérieur. D’abord appelés « bandits », ils seront rebaptisés « Partisans » lorsque le vent tournera et que la faible résistance autrichienne les rejoindra dans les derniers mois du conflit contre la promesse d’obtenir son indépendance et de ne pas subir l’occupation des Alliés lorsque la paix sera rétablie.

L’identité slovène

Petit à petit, on voit se dessiner la seconde trame du projet de Handke : au-delà de la recherche d’un passé familial, il explore aussi l’identité slovène, et notamment celle de la Carinthie dont il est originaire… du côté autrichien. On sait les positions qu’a soutenues Handke durant le conflit yougoslave, affirmant son soutien à Belgrade pour le maintien d’une Yougoslavie fédérale qui continuerait de rattacher la Slovénie à ses cousins slaves. Ce que l’on ignorait peut-être, c’est que ces Cadres-Verts qui se sont battus pour la libération de leur territoire contre l’envahisseur allemand (au contraire des Autrichiens et des Croates) se sont vus amputés d’une partie de leur pays. Ainsi, au lendemain de la guerre, la Carinthie a été divisée en deux et une partie rattachée à l’Autriche. C’est dans ce territoire, où malgré les réformes législatives, les panneaux d’affichage bilingues continuent d’être arrachés par les nationalistes autrichiens, où la communauté slovène se fait caillasser lorsqu’elle joue des pièces de théâtre dans sa langue, qu’est né Peter Handke, grand écrivain autrichien de langue allemande et de racines slovènes. Dans ce livre, il milite pour la défense de la langue slovène et pour l’unité de la Slovénie ; on interprète mieux ses prises de positions sous cette éclairage, sa crainte de ce que représente le rapprochement avec l’Ouest pour ces Etats slaves des Balkans.

Avec ce texte éblouissant de maîtrise, d’inventivité et d’intelligence, Handke réussit à mener à bien un projet à peu près similaire à celui qu’Oksanen avait échoué à convertir dans son déplorable Purge — qui pour le coup en était bien une. Là aussi, l’écrivain voulait laisser se dessiner en filigrane l’histoire trouble de l’Etat dont elle était originaire, à travers les relations familiales tendues de ses personnages. Péchant par un excès de manichéisme, voulant frapper trop fort, elle n’avait réussi qu’à pondre un roman rempli de poncifs et de raccourcis, formaté pour remporter tous les prix qu’il glana et finalement artificiel. Handke, lui, réussit à la fois à contempler ses racines et à saisir le lecteur dans ce retour passionnant sur ses origines et l’histoire de son peuple. Toujours la tempête, servi par un style et une intelligence admirables, est une oeuvre précieuse !



lundi 16 juin 2014

Tout n'est pas veille

Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts
de Macedonio Fernández

La belle métaphysique

Macedonio Fernández, comme Socrate, est connu grâce à ses disciples. Son Platon se nomme Jorge Luis Borges, qui dans les rues de Buenos Aires, recueillait sa parole et « l’imitai[t] jusqu’à la simple transcription, jusqu’au plagiat passionné et plein de dévotion ».

Voilà un beau garant ! Mais contrairement au Grec, Macedonio a l’avantage (et sans doute aussi l’inconvénient pour ce qui est de sa légende) d’avoir retranscrit son enseignement oral. Ainsi est né Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts, qui en plus de constituer l’ouvrage de métaphysique au titre le plus poétique que l'on connaisse, possède le mérite d’être une oeuvre en tout point réjouissante.

Fernández lui-même n’a pas suivi de formation philosophique. Juriste, il a mis un terme à sa carrière d’avocat à la mort de sa femme pour se consacrer à la métaphysique (ici) et à la poésie (publiée chez Corti), tout en menant une vie d’errance. Personnage au plus haut point romantique — voyez-le sur la couverture, jouant de la guitare avec ses faux airs de Jean Rochefort —, il a relativement peu lu : un peu de Schopenhauer et de Bergson, quelques bribes de Hobbes et de William James, et Kant, qu’il n’aime d’ailleurs pas beaucoup. Un bagage tout à fait respectable pour un philologue du dimanche, mais bien léger pour qui prétend écrire un traité de métaphysique. Cela tombe bien : Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts n’est pas un traité. Il n’en prend pas la forme. Plutôt, Fernández y rassemble ses idées comme dans une compilation : autour d’une thèse, il tisse presqu’au hasard, mais avec talent et humour.

La vérité idéaliste

Cette thèse, quelle est-elle ? Macedonio Fernández prétend que « le songe et la veille sont pleinement et également réels » en partant d’un postulat idéaliste selon lequel : « 1) Rien n’existe en-dehors de la sensibilité ; et 2) le néant, la cessation de l’être n’existe pas pour la sensibilité. »

Nous avons donc affaire à une sorte d’anti-Platon qui, plutôt que d’affirmer que notre existence nous empêche d’atteindre la réalité puisque nous ne la percevons qu’à travers notre corps, prétend que la réalité n’est au contraire que ce que nous en percevons à l’exclusion de tout le reste. Mais il le dit mieux que moi :

« La seule chose irréelle, c’est l’existence autonome du monde, l’existence de ce qui n’est pas senti, le fait de supposer que le monde existe avant que nous le percevions et qu’il continue à exister une fois que nous avons cessé de le percevoir.

Il n’y a rien de plus réel que le songe, c’est pourquoi la veille n’est réelle que lorsqu’elle est un songe. Ce qui n’est pas réel, c’est la causation que nous attribuons à la veille. Prétendre que la veille serait autre chose que ce que nous sentons, nous nous représentons et nous imaginons lorsque nous sommes éveillés ; qu’il y aurait en plus de la vision appelée « orange », une matière lui correspondant et existant indépendamment de notre perception et n’existant plus dès qu’il s’agit d’oranges rêvées ; qu’une Cause universelle, éternelle existerait de façon autonome (…) — prétendre cela, c’est « rêver ». Or ce songe, c’est la thèse réaliste.

Seules la sensation et l’imagination existent : il n’existe rien avant elles qui les causerait.
 »

Thèse étonnante et qu’on ne peut recevoir qu’avec incrédulité : est-il seulement sérieux ? On résiste fort à accepter que le monde n’existe pas dès lors qu’on ne le perçoit pas ou plus et qu’en corollaire, les rêves qui provoquent en moi des émotions, des sensations qui me sont perceptibles (dans tel rêve, j’ai peur et je sue comme devant un « vrai » monstre ; dans tel autre, je suis excité et je peux même jouir comme si je faisais « véritablement » l’amour) deviennent plus réels que la rue dans laquelle je suis passé ce matin, dans laquelle je passe tous les jours, mais que je ne perçois plus du tout dès lors que je suis rendu au confort isolant de mon appartement — d’ailleurs, ma chambre elle-même, de l’autre côté de ce mur qui m’en coupe, a cessé d’exister cependant que j’écris ces lignes.

Les jolis rêves

Et pourtant, si l’on pressent que cette thèse permettant à Fernández (1874-1952) de prétendre que Hobbes (1588-1679) a lu ses manuscrits est tout à fait fausse, on est devant un mur de briques quand il s’agit de démontrer cette fausseté. Comment en effet puis-je établir que la rue dans laquelle je passe tous les jours continue d’exister dès lors que je ne la perçois plus ?

On affirme traditionnellement que la réalité se distingue du songe par deux caractères qu’elle possède : elle est liée par les lois de la causalité et elle poursuit une existence autonome. Or, tout le problème est là : je ne perçois quant à moi ni la causalité qui la régit, ni, par principe, son existence autonome. Ainsi, si je me penche à ma fenêtre, je vois un couple passer. Sans doute, ce couple existe de façon autonome, indépendamment de la perception que j’en ai, depuis environ 35-40 ans pour chacun des membres qui le constitue ; et sans doute aussi, tout un enchaînement de causes et de conséquences explique qu’il se soit retrouvé précisément sous ma fenêtre en cet instant.

Il n’empêche que pour moi, leur existence a commencé quand j’ai pu les percevoir et s’est terminée dès lors qu’ils sont sortis de mon champs de vision ; ils sont nés vis-à-vis de moi du néant et me sont immédiatement apparus sous la forme de personnes de 35-40 ans, c’est-à-dire exactement de la même façon que les personnages qui peuplent mes rêves, qui y arrivent d’un coup, sans obéir à rien d’autres qu’à mon imagination et que je perçois le temps du rêve en ignorant tout de ce qui les a menés là et en les replongeant dans le néant d’où ils viennent à mon réveil.

On voit bien ce qu’il y a de jouissif dans cette thèse et l’impact que Fernández a pu avoir sur l’imagination de Borges et ses productions futures. Ajoutez à cela que Fernández écrit avec intelligence et un humour peu commun dans ce type d’oeuvres et vous comprendrez pourquoi cet ouvrage somme toute mineur pour la pensée métaphysique devient une lecture de tout premier ordre.

Le philosophe amoureux

Il reste que plusieurs mois après cette lecture, je ne parviens toujours pas à savoir à quel point Fernández est convaincu par sa propre thèse. Ce n’est pas, d’ailleurs, le moindre des intérêts de ce livre : à chaque page, on oscille entre l’incrédulité et l’impossibilité de démontrer la fausseté de la thèse avec toujours la vague impression de se faire mener en bateau, d’être tourné en bourrique par un auteur génial qui nous fait passer une déclinaison littéraire sur un thème proprement borgessien pour un traité de métaphysique.

De façon inattendue, un élément de réponse sur le pourquoi de ce livre apparaît dans ses dernières pages :

« Nous ne connaissons pas (d’image) de personne sans corps. Nous ne connaissons que la mort et la naissance des corps, pas celles des personnes : nous ne connaissons que le moment où le corps personnel qu’on aime cesse de vivre, ce corps dans lequel celui qui aime — et dont le corps, lui, survit — avait transféré son moi. Survivre dans ces conditions provoque une explosion de désillusion qui blesse profondément celui qui croyait et voulait avoir son moi dans cet autre corps : ce qui le rend fou, c’est de retrouver soudain son moi qui, privé désormais de ce corps qu’il avait passionnément fait sien et sans lequel il ne sentait plus rien, revient pour pouvoir « se sentir ». (…) Je pense que dans la plus grande des passions (…) la mort physique d’un seul des deux corps qui s’aiment passionnément suffit à détruire les deux (…). »

Voilà donc un homme désespérément romantique, un amoureux, Macedonio Fernández, qui a besoin de croire en sa propre thèse afin de croire encore, à chaque fois qu’il y songe, à la vérité de la femme dont la mort, si elle était réelle, le tuerait pour de bon ! Comme l’indiquait son titre, cette oeuvre n’est qu’un long poème d’amour.

NB : On en parlait déjà ici pour un autre extrait.



mardi 13 mai 2014

Rue Involontaire

Rue Involontaire
de Sigismund Krzyzanowski

De l’importance des bonnes lectures

De Verdier, je connaissais principalement le travail d’éditeur de littérature française. Un travail admirable qui, allié à de bonnes recommandations, car il faut être bien aiguillé, m’a permis de faire de jolies découvertes chez les Michon, Bergounioux, Serre (dont on reparlera bientôt), Eggericx (dont on parle ici) et plus encore Bassmann (dont on parle ), mon représentant préféré du fabuleux post-exotisme. Mais jusqu’ici, j’avais très largement ignoré la part pourtant conséquente que leur catalogue consacrait à la littérature étrangère. Ainsi, par nescience, je passai à côté de la collection Slovo. Ma faute étant avouée, je peux à présent me vanter en initié de l’avoir découverte grâce à Sigismund Krzyzanowski, et une autre bonne recommandation, provenant cette fois du blog de L’Hermite critique.

Lettres pour l’inconnu

Sigismund Krzyzanowski, voilà un nom dont on se souvient ! Dans Rue Involontaire, son dernier ouvrage publié chez Verdier, le premier que mes doigts explorent, y précédant mes yeux, il nous apporte un paquet de lettres, qu’on imagine arrivant, tenu par deux bouts de ficelle effilée que l’on aura pris soin de nouer à son sommet, d’abord aux archives littéraires russes en 1995, puis au fonds Krzyzanowki en 2012, et finalement chez Verdier deux ans plus tard, comme exhumé du fond d’un tiroir secret de secrétaire au cours d’un héritage. Alors que l’on entreprend fébrile de fouiller la correspondance du grand oncle, craignant et souhaitant tout à la fois y découvrir les traces d’une double vie, l’existence d’une maîtresse, ou pourquoi pas la preuve d’une activité d’espionnage, car nous sommes en URSS, on est confronté à un tas de sept lettres, relativement courtes, et chacune adressée à des gens dont on ne saura rien pour la simple raison que l’auteur du courrier lui-même ne les connaît pas. Pas même leurs noms, qu’il aura au mieux oubliés.

Nous voilà donc, amateurs de potins déçus, face à ces feuillets pour « six longs coups de sonnettes », « n’importe qui », ou encore le futur habitant d’un immeuble en construction. On n’y trouvera pas de scandale, pas de grande révélation, si ce n’est celle de la vie d’un homme qui se raconte, lui-même, son époque, l’URSS, la vodka, avec intelligence et sensibilité parce que, dit-il, « [au] fond, c’est tout ce qu’il me faut. Être entendu. » Tel est son isolement ! Accueillons donc ces brefs récits où il partage avec celui qui l’entendra — pourquoi ne serait-ce pas vous ? — son plaisir à marcher la nuit, lorsque le temps « inscrit ses pensées dans les ténèbres », où il évoque la révolution, son pauvre quotidien, quand au détour d’un coude de la Rue Involontaire, zigzagant entre les immeubles, surgit un peu de métaphysique, ou bien un bel aphorisme : « Vous autres, écrivains, vous vous servez de votre encrier comme une pieuvre de sa poche d’encre : pour vous défendre. »

Fleuves infinis

Sur son blog, L’Hermite critique évoque Kafka, Borges et Cortazar, quant à moi, sans le démentir, je ferais plutôt baigner Krzyzanowski dans les eaux de la Moscova où peut-être ont aussi barboté Boulgakov et surtout Erofeïev, qui partage avec Krzyzanowski un même amour pour la vodka et une même circonspection quant aux bienfaits de l’URSS, quoiqu’en n’étant jamais vindicatif, en ne s’offrant jamais corps et âme aux tapageuses sirènes de l’Ouest, en restant profondément russe.

J’évoquerais aussi Gogol, mais plus pour la nouvelle Le Feutre gris que l’on retrouve en fin d’ouvrage et dans laquelle l’àquoibonnisme dévaste la Russie.

Dans la troisième des sept lettres qu’il nous fait parvenir, Krzyzanowski regrette que « frapper au cœur — et qu’il s’entrouvre — ne [fasse] pas partie des obligations des porteurs de lettres. » J’ignore quel est le coursier qui a porté cette correspondance jusqu’à la porte de chez Verdier (ou j’ai dû aller la chercher), mais il a fait du zèle !

Rue Involontaire, c’est 59 pages, c’est une heure de lecture… à multiplier à l’infini !



mercredi 16 avril 2014

Mais vous êtes fou !?

« [On] s’entête à y répéter que le problème songe-réalité naît au moment où d’autres ‘moi’ nous informent que pendant notre sommeil ont lieu des choses comparables à celles qui arrivent lorsque nous sommes éveillés et que celles-ci nous échappent.

(…) Les autres ‘moi’ sont étrangers à mes songes tout comme je le suis à ce qu’ils ont contemplé dans le monde pendant que je dormais. Pendant que je rêvais, j’ai pris autant de plaisir qu’eux à exister. Ce qu’ils me diront me les révèlera très informés de ce que je n’ai pas vu mais complètement ignorants de ce que j’ai vécu et perçu en ‘rêvant’. Dans mon rêve, il y avait de nombreuses autres personnes avec moi : elles remuaient et agissaient de telle façon qu’il était évident qu’elles percevaient la même chose que moi. J’ai perçu et entendu aussi nettement les personnes de mon supposé songe que je perçois maintenant celles qui me disent que ces personnes n’ont pas existé.

A partir de là, je suis amené à les mettre les uns et les autres dans le même sac, à nier qu’ils existent en tant que sensibilités extérieures à la mienne, à nier qu’il existe quelque chose qui me serait extérieur et même à nier — ce qui est plus esthétique que mystique — le principe selon lequel n’existe pleinement que ce qui est extérieur. Pour justifier cette position, il me suffit de déclarer ceci : ‘Au moment où ces personnes m’ont dit que je venais de me réveiller et que j’étais resté plusieurs heures sans rien voir ni savoir de ce monde qu’elles n’ont pas cessé, elles, de voir, j’étais en fait toujours en train de rêver : je vivais pleinement et je continuais à être l’unique moi pensant et sentant. Dans mon rêve, j’imaginais ces personnes niant grotesquement mon existence d’hier soir, alors qu’elles n’existent que lorsque je les rêve, comme maintenant.’ Qu’on apprécie le peu de liberté d’action que je laisse à ces personnes qui veulent affaiblir mes songes, réduire la plénitude de ma vie et faire vaciller ma conviction que le monde cesse d’exister quand je ne le perçois pas. »

— Macedonio Fernández, Tout n’est pas veille lorsqu’on a les yeux ouverts, Rivage, pp. 88-90.


Rarement on s’est autant amusé à faire de la métaphysique qu’en compagnie de Macedonio Fernández, dont je vous reparlerai dès que j’aurai terminé la lecture de ce formidable petit livre, malheureusement presque introuvable. Sa thèse paraît si improbable (« Le songe et la réalité sont pleinement et également réels » ; « Rien n’existe en-dehors de la sensibilité ») qu’on ne sait s’il faut la prendre au sérieux ; et pourtant, elle est imparable. 


Un livre à lire toutes affaires cessantes !


lundi 14 avril 2014

Et quelquefois j'ai comme une grande idée

Et quelquefois j’ai comme une grande idée
de Ken Kesey

Dans ma cabane au fond des bois

Quand, autour de la 600ème des 797 pages qui forment ce fantastique roman, je me suis demandé comment Ken Kesey s’y était pris pour tant m’intéresser au destin de la famille Stamper, je suis parvenu à la conclusion que sa réussite tenait en grande partie aux deux premières pages du texte. On y décrit, en italiques, d’abord la rivière Wakonda, « aussi plate qu’une rue (…) toute entière faite de pluie », qui traverse l’Oregon ; puis, une vieille bicoque accotée à la berge, et sur laquelle ramperaient les flots, si on les laissait faire ; et puis, enfin, l’affolement d’une meute de chiens couinant et aboyant après un objet qui s’entortille, se détortille au bout d’une corde : un bras humain, déchiqueté à hauteur d’épaule, et pendu par le poignet, majeur en l’air.

A qui appartient ce bras, et surtout, comment il s’est arraché à son propriétaire pour en arriver là, je me le suis souvent demandé, au cours de ma lecture.

Mais quand après un peu plus de 600 pages, je finis par le savoir, j’avais déjà bien d’autres choses en tête ; des choses du genre de celles qui vous empêchent d’imaginer un seul instant vous laisser décourager par un tel pavé, mais qui, plutôt, vous poussent à moduler votre emploi du temps pour pouvoir avancer.

Meet the Stampers

L’histoire tumultueuse du clan Stamper et de ses relations tendues avec la petite communauté de bûcherons de Wakonda commence avec Jonas, le grand-père, qui quitte son Kansas avec sa petite famille pour partir à l’assaut de l’Oregon, séduit par une brochure et sans doute aussi par ce mythe de la frontier, à la fois si américain et si universel en ce qu’il constitue l’expérience qui se rapproche le plus de celle qu’ont dû connaître les premiers hommes qui délaissèrent leur Rift Valley pour aller peupler une planète remplie d’hostilité.

Or, l’hostilité, les Stamper en connaissent un bout. Elle est triple, lorsqu’on fait leur connaissance, et de plus en plus menaçante à mesure qu’elle est intime.

D’abord, il y a l’Oregon, son froid que même les oies ne supportent pas, son crachin perpétuel qui s’insinue sous la peau, imbibe les consciences imbibées de l’alcool frelaté qu’on boit pour oublier le climat et l’ennui, sa rivière Wakonda dont la surface lisse dissimule un courant tumultueux, et puis, ses arbres, ses milliers d’arbres à abattre, de grumes immenses à élinguer, à débarder jusqu’à un point de flottage pour enfin leur faire descendre le fleuve jusqu’à une destination finale ; suicide, après suicide, après suicide. Et quelquefois j’ai comme une grande idée est le roman du Nord-Ouest américain ! Kesey sait restituer l’immensité des paysages du grand Ouest, évoque sa flore et sa faune omniprésentes, et parvient à nous faire ressentir la menace que représente constamment chaque élément.

Au-delà de la nature, Kesey sait aussi retranscrire avec brio l’atmosphère si particulière de ces petits patelins de l’Amérique du Nord, où tout le monde se connaît depuis l’école, où l’on se côtoie au bar et à l’église, où les mêmes gueules naissent et meurent ensemble… et dans lesquels les rapports humains ont conservé un peu de la sauvagerie du décor extérieur. Les habitants de Wakonda sont particulièrement tendus, d’ailleurs, depuis que la famille Stamper a refusé de suivre leur mouvement de grève, mettant toute une communauté sur la paille. Sous la houlette de Floyd Evenwrite, leader syndicaliste dont Hank Stamper est devenu la Nemesis depuis leur rivalité sur les terrains de football, toute la petite ville indignée se dresse contre les jaunes avec une violence exaltée par l’ennui, la bêtise et l’alcool.

Ainsi tombent les héros

Mais cette haine est encore bien peu de chose dès lors qu’on la compare à celle qui ronge le petit Lee, le second fils Stamper, intellectuel, introverti, qui avait trouvé refuge dans ses livres, et puis sur la Côte Est, pour fuir la vie de bûcheron qui lui semblait promise. Du fond de son campus, Lee voue une rancune tenace à son frère Hank, et lorsque celui-ci le rappellera en désespoir de cause pour l’aider à honorer un contrat, il n’acceptera de retourner à Wakonda que pour mettre en place sa vengeance. 

Ainsi, Et quelquefois j’ai comme une grande idée raconte la folie d’hommes qui ont pour seule passion de faire tomber des arbres. Le roman tout entier devient une métaphore. Il n’y a qu’à voir le plaisir que prend Lee à voir s'effondrer ces géants : Hank aurait dû se méfier ! Chacun des personnages se confronte à des héros dressés fièrement, inébranlables, et qui les toisent de leur immense hauteur : Hank contre les séquoias, Wakonda contre les Stamper, Lee contre Hank ; c’est toujours l’histoire de David contre Goliath, d’Ulysse contre Polyphème, la quête désespérée d’un point faible chez l’ennemi invincible, le combat que l’on mène bien qu’on le sache perdu. Et quelquefois j’ai comme une grande idée, avec ses dimensions bibliques, prend des allures d’épopée et Kesey mêle habilement aux frictions sociales, le combat fratricide et la lutte d’hommes contre des dieux.

Il mêle aussi les voix dans une narration innovante et ingénieuse. Avec un savant jeu d’italiques et de parenthèses, il opère des transitions à la manière des effets de fondus d’un film et n’hésite pas à faire se côtoyer jusqu’à trois narrateurs différents dans un même paragraphe. Le lecteur est d’abord surpris, mais on s’habitue vite et le procédé se révèle être une trouvaille géniale. En glissant ainsi d’un personnage à l’autre, on peut connaître leurs perspectives et leurs motivations, voir une scène sous différents angles ; on évite à la fois les biais d’une narration à la première personne et la lourdeur de l’omniscience, d’autant que le niveau de langue évolue en fonction du narrateur, chaque personnage ayant sa propre façon de s’exprimer.

On a du mal à croire qu’un tel roman ait pu être écrit par un pape du LSD ! Tout se tient, tout est serré, tout est maîtrisé. La variété des thèmes abordés, la puissance de leur traitement, l’originalité de la narration… tout nous amène vers une conclusion évidente : Kesey signe avec Et quelquefois j’ai comme une grande idée un véritable chef-d’oeuvre, servi par une nature et des personnages inoubliables. La 797ème page tournée, on aimerait seulement que ça puisse continuer !



lundi 31 mars 2014

La maladie de la mort

La maladie de la mort
de Marguerite Duras

L’homme qui n’aimait pas les femmes

J’aborde l’oeuvre Duras avec ce texte magnifique, pourtant rempli de choses ineptes.

C’est l’histoire, d’abord au conditionnel, écrite entre elle et vous.

Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.

C’est sans doute parce que ce sexe est rempli de pleurs que vous allez vers elle et lui proposez de rester une semaine avec vous afin, dites-vous, de « tenter la chose, tenter connaître ça, vous habituer à ça, à ce corps, à ces seins, à ce parfum, à la beauté ». On notera le changement d’article : il semble que selon Duras, la beauté ne réside qu’en la femme. Femme que vous ne connaissez pas, car vous, vous ne « connaissez que la grâce du corps des morts, celle de vos semblables ». Alors, vous essayez, et durant une semaine, elle viendra tous les soirs, à la tombée de la nuit, pour s’allonger dans votre lit ; principalement pour y dormir. Car ce corps étalé, ce sexe offert, ne vous inspirent rien. « Vous n’aimez pas. » Tout juste les touchez-vous en leur refusant la jouissance, comme on procède à quelque expérience de chimie : quand on le frotte, il en « sort une eau gluante et chaude comme serait le sang ».

Et pourquoi votre incapacité à aimer la femme ? Parce que vous êtes diagnostiqué comme atteint de la maladie de la mort. « C’est curieux un mort », conclura-t-elle par deux fois quand au terme de ses questions, elle vous aura fait reconnaître d’abord que vous n’aimez pas les femmes, puis que vous êtes incapable d’aimer, même vos amants. « Jamais. » Comme le note Didier Eribon, on n’est pas si loin, ici, des discours homophobes classiques. Duras semble prôner une certaine supériorité de l’hétérosexualité, dans laquelle elle voit donc une source du seul amour vrai, du seul vrai érotisme, et même la source de la vie elle-même puisque vous, qui n’aimez pas les femmes, homme sans descendance, êtes atteint de la maladie de la mort, ne désirez que vos semblables, et ne pouvez en aucun cas être aimé du fait de « cette fadeur, de cette immobilité de votre sentiment » ; d’ailleurs, plusieurs fois, elle vous a inspiré des envies de meurtre : vous instillez la mort. Accusation qu’on lit avec d’autant plus d’effroi que le texte, publié en 1982, est écrit à une époque où l’on parlait encore du SIDA comme d’un gay cancer.

Un talent rédempteur

Et malgré tout, La maladie de la mort est une oeuvre magnifique. Elle se distingue des pamphlets par sa sensibilité et surtout sa beauté. Duras semble presque vous excuser — vous n’y pouvez rien — et vouloir vous aimez aussi, bien que vous ne puissiez pas l’être puisque vous êtes incapable de l’aimer elle. C’est une oeuvre amoureuse plus qu’une condamnation. L’amour d’une femme blessée, peut-être, et qui se venge de ne pas être aimée en vous décrétant incapable d’aimer, purement et simplement ; comme on traite de salaud celui qui vous rejette. Et c’est surtout une oeuvre d’immense talent. Chaque courte phrase est magnifique, et le rythme hypnotique, la déclamation, l’usage du « vous » et du présent portent le lecteur d’une traite d’un bout à l’autre du petit texte et le lui font relire. C’est un ouvrage infiniment précieux. Alors, c’est peut-être injuste de pardonner à Duras ce qu’on ne pardonnerait pas à d’autres au seul prétexte du talent. Mais de même qu’on admet d’une jolie fille qu’elle puisse être sotte sans pour autant cesser de la fréquenter, de même, on continuera de lire Duras pour sa plume si belle et si sensuelle, en faisant abstraction du sens des lignes qu’elle trace. Ou en en préférant un autre. Par exemple, l’hypothèse tragique que cet homme incapable d’aimer soit un maudit, un personnage fantastique, peut-être un mort, un vrai, un fantôme à la recherche de sensations qui ne lui sont plus permises.

Lecture erronée, peut-être. Mais qu’à cela ne tienne : Duras a fini d’écrire, et désormais, c’est moi qui lis. C’est mon livre ; pas le sien !



dimanche 23 mars 2014

Jérôme

Jérôme
de Jean-Pierre Martinet

Choisir son camp

C’est peu dire que Jérôme ne saurait laisser personne indifférent. Finitude, l’éditeur qui a eu la brillante idée, en 2008, de republier ce chef-d’œuvre de transgression indisponible depuis trente ans annonce la couleur dès la quatrième de couverture : le lecteur va devoir choisir son camp. D’un côté, il y aura les détracteurs autant de Martinet que de son improbable Jérôme Bauche, 42 ans, un mètre quatre-vingt-dix et cent cinquante kilos, qui vit chez sa mamame et échange son argent de poche contre les faveurs des collégiennes qu’il tripote dans les toilettes sordides du passage Nastenka ; de l’autre, ceux qui, comme Jérôme, ne pourront refréner un fou rire lorsque Monsieur Cloret leur confiera qu’il ne ressent plus aucune haine vis-à-vis des merlans dont une arrête plantée par l’un d’entre eux au travers de la gorge de son fils Ferdinand lui a causé la plus grande peine du monde, et qui sauront voir, derrière le scandale, quelque chose de beau et quelque chose de vrai. Si les seconds seront sans doute choqués, eux aussi, lorsque Jérôme les entraînera dans les sombres galeries souterraines du passage Nastenka, il faut espérer que les premiers aussi sauront reconnaître à l’œuvre des qualités qui dépassent de loin la simple provocation morbide. Car ce n’est pas pour rien que Dante, Dostoïevski, Céline ou Joyce sont évoqués : leur influence est omniprésente dans le texte.

Jérôme, c’est avant tout une bonne claque de misère humaine – de misère et d’humanité –, une plongée dans ce que l’homme compte tout à la fois de plus laid et de plus beau, à l’image de ce qui constitue le thème principal du roman, ce diptyque amour-mort cher aussi à Bataille. Ainsi, tel un Orphée obèse et faussement idiot, par amour pour Paulina Semolionova, une adolescente de quinze ans, Jérôme Bauche descend dans les enfers d’un Paris devenu faubourg de Saint-Pétersbourg, exhalant une odeur nauséabonde de mort et de vice qui provient tout droit des marais sur lesquels la ville a été construite.

Si grande compassion

Dans son voyage en quête d’amour et d’humiliation, Jérôme brandit son mal-être comme un étendard : « Aucune de vous ne peut savoir ce que c’est d’être Jérôme Bauche, aucune, même la plus généreuse, la plus intelligente, la plus subtile, bande d’andouilles, aucune ne le saura jamais et je traînerai jusqu’à ma mort ce nom idiot, anonyme, cette carapace inutile avec ses fonctions répugnantes, manger, boire, dormir, pipi, caca, branlette, quatre fois plus lourd que Polly, sans la moindre grâce, une tortue géante que des marins ivres se sont amusés à mettre sur le dos et qui remue en vain ses grosses pattes squameuses, une chose bizarre, pas morte, pas vivante, engluée dans le mépris gentil des gens qu’on appelle normaux comme dans un crachat gigantesque ». Le sentiment est encouragé par sa mère, sorte de machine à tricoter des chandails en mohair et à boire du Ricard, qui n’hésite pas à traiter son fils de « rinçure de bidet » et à se demander comment deux êtres aussi beaux qu’elle et son défunt mari ont pu mettre au monde un avorton pareil à Jérôme Bauche, dont le nom lui-même semble se faire rencontrer le beau et le moche. Ce sera d’ailleurs le lot pour chacun des personnages croisés par Jérôme au cours de son périple. Sa mamame, donc, Marie-Louise Bauche, née Coudrot, qui ne s’explique la naissance de son fils que par une visite du juif Süss dans son sommeil et qui regrette de ne pas avoir serré les cuisses assez fort pour avoir étouffé son fils dans son utérus affichera une grandeur d’âme insoupçonnée après s’être livré durant plusieurs pages à l’antisémitisme le plus crasse et aux obscénités les plus malsaines. Plus loin, ce sera Bérénice, une pute amputée d’un sein, qui dévoilera son grand cœur au milieu d’un écrin de merde et de vice, précisant que si elle n’avait pas été putain, elle aurait été communiste.

Ainsi, Jérôme erre parmi les damnés et déshérités. En recherche d’absolu – Paulina, belle, à la pureté juvénile et de bonne famille –, Jérôme ne rencontre que le grotesque et la dérision – Paulina, la petite baiseuse du collège Semivolsky que Jérôme imagine en train de se faire peloter par « Albert Godaille, Georges Montanet, Richard Holbrande, Michel Tarmude-Sansinot », et même aussi par « Gisèle Fafrule, Annie Tardivet, Geneviève Gondronax-Petitjean et Jeannette Marnon », par le monde entier sauf lui, ce qui suscite sa haine et sa folie (« MOI NON. Avec ces six lettres, je pourrais mettre le feu à la terre entière »). L’amour-mort, toujours. Le grotesque et la dérision aussi, et même le pathétique, à l’image des autres personnages que Jérôme, devenu Dante, croise durant sa traversée des Enfers : Dussandre, son ancien professeur de lettres devenu champion de flipper et mort en sursis ; Sobakévitch qui, tel un Tchitchikov dans Les Âmes mortes, brandit des registres remplis de morts et professe : « des vivants, j’en suis sûr, vous n’en avez pas beaucoup rencontrés. Vous en rencontrerez de moins en moins ».

Pulsions de mort

En effet, si à mesure que l’on progresse, les morts semblent être de plus en plus nombreux à émerger des marais parisiano-pétersbourgeois dans lesquels la ville s’enfonce pour se mêler aux vivants, c’est que Jérôme, incapable de supporter plus longtemps « la beauté [qui] ne procure qu’un intense sentiment de souffrance à ceux qui en sont exclus », a voulu se « suicider de la manière la plus horrible qui soit : sans mourir vraiment ». Plutôt que de descendre aux Enfers, c’est donc le peuple des Enfers qui monte à lui.

Finalement, tout Jérôme se pose dans son premier chapitre. Devant l’inégalité face au bonheur, ceux qui en sont privés sont condamnés à accepter une condition débilisante ou à vivre avec leurs obsessions mortifères, quitte à ce qu'elles les mènent tout droit aux pissotières du passage Nastenka, où les choses les plus horribles se produisent. Jérôme Bauche a fait son choix. Au lecteur, maintenant, de faire le sien.



lundi 13 janvier 2014

Avant-goût : Le Livre de Leviathan



Le Livre de Leviathan
de Peter Blegvad


A La Lorgnette, on est en pleine dégustation du Livre de Leviathan, de Peter Blegvad et admirablement traduit par Claro pour la version française.





On finit de l’engloutir et vous en reparle très vite, mais pour ne pas laisser passer un lundi sans poste, on en partage un peu avec vous (la première planche en français, et le reste en V.O.)...





jeudi 9 janvier 2014

On fait le bilan ! (2/2)

Début d’année oblige, on clôt 2013 en dressant le bilan des belles lectures de l’année écoulée à travers dix oeuvres qu’on retiendra et qu’on aimerait faire découvrir, présentées (presque) sans classement.

Les 10 lectures de l’année
(Partie 2/2)

Le classique inclassable

Court poème en prose écrit la gloire d’une de ses élèves triestines, Giacomo Joyce, de James Joyce ne sera publié pour la première fois qu’en 1968, longtemps après la mort de son auteur. Il était déjà paru une fois en français, chez Gallimard, en 1973, et était depuis indisponible jusqu’à ce que les jeunes éditions Multiple ne décident de l’exhumer pour notre plus grand plaisir et de nous le présenter dans une nouvelle traduction. Joyeux génie mélancolique, dublinois triestin, Joyce y évoque la passion interdite bien commune du maître pour son étudiante. Mais Joyce ne serait pas Joyce s’il ne faisait que cela. Alors, parce qu’il est Joyce, il rit de lui-même et du comique de sa situation. Surtout, il livre une oeuvre dont le verbe est le sujet ; un verbe merveilleux. Tantôt touchant et tantôt érotique, toujours drôle, Giacomo Joyce est une entrée idéale dans l’univers de Joyce pour ceux qu’Ulysse effraye. 

Giacomo Joyce, James Joyce, Multiple, 41 pp.






L’essai indispensable

Dans son Essai sur le libre arbitre, Arthur Schopenhauer témoigne de l’incapacité honteuse de la conscience à prendre le pas sur l’action. La liberté, expose-t-il, ne réside pas dans l’action, mais dans l’être. Dénonçant le faux témoignage de la conscience, par lequel l’homme affirme qu’il ne fait que ce qu’il veut, Schopenhauer démontre que l’homme n’a aucun pouvoir sur la détermination de ce qu’il veut vouloir : tout juste sa conscience est-elle une balance sur les plateaux de laquelle on pose deux motifs sans pouvoir décider duquel, par son poids, emportera la volonté qui elle-même conduira à l’action. Reste le remord, quand l’action dictée par notre volonté ne correspond pas à l’idée qu’on se fait de soi : preuve que la conscience n’intervient qu’a posteriori, une fois l’acte accompli et notre nature révélée ; sinon, que ne l’aurions-nous pas suivie ? Premier succès de l’auteur, cette œuvre limpide nie avec brio la fiction du libre arbitre et énonce la tragédie de l’homme qui ne peut faire que ce qu’il est.

Essai sur le libre arbitre, Arthur Schopenhauer, Payot & Rivages, 171 pp.






Le livre qu’on relira en 2014

L’intrigue véritable de Oui, extraordinaire roman de Thomas Bernhard, n’est révélée que dans le dernier tiers du livre, quand le narrateur s’intéresse de plus près aux plans machiavéliques d’un Suisse venu acheter pour sa femme une propriété dans la campagne autrichienne. S’il nous réserve ainsi un final prodigieux, c’est tout le livre de l’auteur autrichien qui est une machine infernale ! Une mise en abime de cent pages nous plonge tout droit dans la dépression de son auteur, retiré du monde pour se consacrer à son activité intellectuelle et s’enfermant ainsi dans sa propre souricière. La première phrase du livre mesure deux pages et demi ; toutes les autres comporteront plusieurs répétitions, des reprises et des ellipses à n’en plus finir, mais le tout demeure d’une clarté remarquable. Toute la construction du roman est implacable ; le lecteur, à l’instar de tous les personnages, se sent comme une sourie bien heureuse de se retrouver prise entre les pattes d’un chat.

Oui, Thomas Bernhard, Gallimard, 176 pp.






Le livre de la rentrée qu’on aurait aimé voir récompensé

Depuis longtemps, Céline Minard intriguait. Autour de nous, on en disait beaucoup de bien et on se disait qu’il faudrait bien la découvrir tout en redoutant qu’elle ne nous corresponde pas tout à fait. C’est chose faite avec Faillir être flingué. Le livre a fait parler de lui cet automne et c’est tant mieux ! Dans un far-west revisité, Minard use et abuse des clichés pour livrer une œuvre tout ce qu’il y a de plus originale qui conte un mythe de l’origine du monde. Personnages truculents, style impeccable, paysages de grandes plaines et situations décalées : tout était réuni pour que ça marche et c’est le cas. On regrette juste que les « grands prix » de la rentrée ne s’y soient pas intéressés de plus près. Elle remporte tout de même le Virilo ; c’est toujours mieux que le Femina !

Faillir être flingué, Céline Minard, Payot & Rivages, 336 pp.






Les deux qui font un

Un peu d’évasion bédéphile avec le diptyque Kililana Song, de Benjamin Flao, qui clôt donc en beauté ce bilan 2013. La beauté, on la trouve tout d’abord dans les somptueux dessins à l’aquarelle par lesquels l’auteur peint une Afrique résolument vivante et chaude. Au Kenya, dans l’archipel de Lamu, l’histoire met en scène Naïm, petit gosse des rues qui préfère de beaucoup l’école buissonnière à l’école coranique. Fuyant son grand frère Hassan, il court partout dans la rues de sa ville et croise une galerie de personnages plus ou moins bienveillants, et fricote avec la légende. Le second tome donne parfois un peu l’impression de dresser la liste des maux qui accablent l’Afrique (terrorisme, trafics, corruption, spoliation par les investisseurs étrangers, SIDA…), mais l’ensemble reste une bien belle BD, dépaysante et attachante.


Kililana Song t. 1 & 2, Benjamin Flao, Futuropolis, 127 & 134 pp.