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mardi 9 décembre 2014

La généalogie

“De retour à la maison, et encore sous le coup de l’émotion, j’ai appris par la radio la mort de Céline. Si je l’avais suivi, on aurait dit encore une fois que je l’avais imité… Écrivez de longues phrases, on dira que vous copiez Proust. Qui devait tout à Saint-Simon. Soyez sombre, soyez désespéré, vous voilà kafkaïen. Lyrique, c’est du Claudel. Amer, du Léautaud. Vous n’y échapperez pas. Si vous continuez pendant quelques années, on finira par se servir de votre nom pour étiqueter les nouveaux venus.”


Roger Rudigoz, A tout prix - Journal 1961-1962, Finitude (2014)

vendredi 28 novembre 2014

La Messe de l'athée

La Messe de l’athée
de Honorée de Balzac

Dévouement et dévotion

Les éditions Manucius proposent une jolie petite nouvelle tirée des Scènes de la vie parisienne. Rédigé par Balzac dans la fièvre d’une nuit du début de l’année 1836, ce « jet de génie » (c’est l’éditeur qui le dit dans sa préface) est sans doute moins que le « miracle » annoncé. Ce n’est pas bien grave, mais pourquoi se sent-on toujours obligé de crier au miracle et de faire tout un flan à propos du moindre texte rédigé par un « grand écrivain » ? Est-ce qu’un texte comme celui-ci, étant donné sa genèse, plutôt sa spontanéité, ne pourrait pas se contenter d’être simplement charmant, ou même mineur, sans qu’on y voit scandal ? Certes, il faut vendre…

Revenons pourtant à cette Messe de l’athée, presque construite à la manière d’un roman policier. Le célèbre chirurgien français Desplein est un athée « comme les gens religieux n’admettent pas qu’il puisse y avoir d’athées » (indication qui m’a d’autant plus plu que ma propre mère, croyante, a longtemps refusé mon athéisme, incapable d’imaginer que la chair de sa chair ne puisse absolument pas croire en Dieu, et pas même en un dieu, même pas un tout petit peu) : « Desplein n’était pas dans le doute, il affirmait. » Or, voilà que le disciple, le « Séide », même, de cet imminent athée le voit entrer à Saint-Sulpice et s’agenouillant devant la vierge, la prier avec dévotion.

Epais mystère ! et dont la solution, cousue de fil blanc, ne surprendra que dans la mesure où elle est tout ce qu’il y a de moins surprenant : le bon docteur Desplein doit sa réussite à un homme, fervent catholique (et Auvergnat qui plus est !), dont il honore la mémoire en fondant quatre messes annuelles. 2 + x = 4, trouvez x

C’est bel et bien le « portrait exemplaire de la bonté, de la gratitude et de la fidélité » annoncé par la quatrième de couverture, mais pour le « miracle » et le « génie » de la préface, c’est peut-être un peu court… Reste pourtant un joli texte, une « Scène » sans autre prétention, sûrement, que d’en être une, une belle histoire et, notamment au début du texte, quelques réflexions intéressantes sur la postérité.

Et une question aussi : si comme le professeur Desplein, vous ne croyez pas en Dieu, et « encore moins à l’homme », rencontrer un homme bon qui vous fera croire en eux vous fera-t-il croire en Dieu ?



jeudi 20 novembre 2014

La littérature française, c'est quoi ?

Sur l’excellent blog de Claro, on apprenait hier que 50 des 450 livres étrangers traduits en anglais et parus aux Etats-Unis cette année étaient français. Au-delà de ce que cela nous dit du « rayonnement culturel de la France à l’étranger » (selon la grille de lecture qu’on adoptera, on pourra soit se réjouir qu’un livre étranger publié aux Etats-Unis sur neuf soit français {cocorico !} soit déplorer que seul 0,005% des livres publiés en France soit proposés sur le marché américain {déclinistes et zemmouriens, réjouissez-vous !}), c’est la liste des auteurs cités par Claro qui soulève en moi une interrogation : la littérature française, c’est quoi ?

Quel est cet ingrédient que l’on retrouve dans le Chevillard et dans le Foenkinos à la manière du trait de citron dont j’arrose tant mon blanc de poulet que mon filet de merlan ? Par quel mauvais miracle voit-on un Pierre Michon côtoyer de si près un Grégoire Delacourt ? Quand je bois du bourgogne, je sais que je trouverai dedans du pinot noir, mais on me sert quoi, exactement, avec cette AOC « littérature française » ? C’est quoi ce terroir sur lequel le Marc Levy pousse aussi bien que le Kerangal, qu’est-ce qui permet de rassembler Zeller et — je ne sais pas, moi ? — Gracq sous une unique appellation ?

Notez que ce n’est pas propre à notre petit pays. Il y a quelques semaines à peine, comme je lui avouais un penchant pour la littérature allemande, ma chère et tendre de me demander avec une naïveté déconcertante :

- C’est comment la littérature allemande par rapport à la française ?
- Bah…

Bah… ouais, je ne sais pas. Et je loue donc sa pertinence !

Je sais seulement que je ne suis pas très convaincu par ces appellations, je ne sais pas ce qu’elles recoupent. Et que je ne suis pas très convaincu non plus par ceux qui affirment que la littérature française serait nombriliste, ou la littérature américaine facile, l’allemande intellectuelle, que la littérature russe a une âme. Moi-même, au demeurant, je suis tombé dans le piège de ces clichés, de cette vision nationaliste de la littérature. J’ai ainsi longtemps cru que j’aimais la littérature russe. Et puis, j’ai découvert qu’en fait, j’aimais surtout Dostoïevski. A l’inverse, j’étais bien persuadé de détester tous les anglo-saxons, mais il y avait Shakespeare, Joyce et maintenant Kesey, Josipovici. Avant de lire Murakami, j’étais même persuadé d’adorer la littérature japonaise, mais je crois bien que j’aimais seulement Kawabata, Inoue et Mishima. Et encore, pour chacun, seulement certaines de leurs oeuvres.


Du coup, j’en viens à souhaiter qu’à la place d’E.E. Schmitt et Bobin, on envoie aux Etats-Unis quelques titres supplémentaires de Schmidt ou de Macedonio Fernandez. Et advienne que pourra du rayonnement français ! Une Internationale du livre, voilà un beau projet !

mardi 23 septembre 2014

Petite table, sois mise !

Petite table, sois mise !
d’Anne Serre

Les monstres gentils

Il règne dans le roman d’Anne Serre, dont le titre emprunte aux Frères Grimm, la joie et l’innocence des contes de notre enfance : quoiqu’on y croise des ogres, des marâtres et de vilaines sorcières, on n’en retient qu’une fin heureuse et l’atmosphère magique. C’est pourtant un étrange repas que l’on servait en juillet 67 sur la table luisante, « toujours cirée et brillante comme un lac gelé » de la rue Alban-Berg puisque c’était principalement maman qui s’y allongeait nue, « ayant frotté sa toison avec une huile qui la rendait fauve et brillante » et se pâmant déjà, appelait ses filles « d’une voix tour à tour mourante, affolée, suppliante ». Les filles, elles, préféraient papa, dont le sexe « faisait [leurs] délices » :

« Sa forme exemplaire se dressait avec une telle autorité, les plaisirs qu’il nous dispensait étaient si vifs, que je me souviens du tapis à grosses fleurs de son bureau comme d’un jardin bien supérieur à ceux de Le Nôtre. »

Ainsi, la narratrice, grandie depuis, mais qui, dans cette première partie où elle nous évoque son enfance, semble avoir conservé sa voix d’enfant, remplie de juvénile allégresse et comme encore tout habitée par la gaieté que suscitait en elle la vision de ces sexes dont elle s’amusait comme de drôles de jouets, a goûté avec ses deux soeurs, Ingrid et Chloé, aux joies d’une sexualité à la fois enfantine et familiale qu’elle et Anne Serre se garderont toujours d’appeler l’une pédophilie et l’autre inceste. C’est que ces termes, qui nous évoquent les pires horreurs, semblent bien peu adaptés à ce récit enlevé, joyeux, moins érotique peut-être (quoiqu’on éprouve, à la lecture de certaines scènes, des picotements qu’on sait coupables) qu’il est amusant et même presque attendrissant tant une insouciante bonne humeur semble flotter dans cette famille où l’on se promène nu, où l’on ausculte ses enfants afin de déterminer laquelle « aura le plus de dispositions pour être sodomisée » et où l’on s’adonne dans l’intimité ou avec le concours d’amis — et même de psychologues lorsque quelqu’un se met en tête d’avertir les institutions que l’on pratique avec les enfants de cette famille des choses qu’on ne devrait pas faire avec eux — à des orgies monumentales. C’est que, sous la plume de la narratrice (qui par ailleurs évoque la chose avec un rare talent) tout cela n’a strictement rien d’anormal (« vivre, c’était cela ») : cette famille est une fête et le lecteur assiste à ses bacchanales sans jamais se sentir voyeur ; ni juge, ni compatissant, ni contempteur.

Gueule de bois

Pourtant, tout bascule à la fin de la première partie dont la dernière phrase (« Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. ») nous donne un avant de goût de la seconde.

Elle est plus sombre, plus introspective et malheureusement plus banale, car presque nécessaire — quoiqu’elle le soit peut-être plus pour l’auteur que pour nous. En nous mettant en scène la narratrice quelques années plus tard, elle nous présente l’enfant heureuse qui raffolait des sexes de son papa et de Pierre Peloup devenue une ado perturbée, fugueuse à quinze ans, incapable d’aimer à dix-sept, et dont la soeur, mariée, évite pudiquement d’évoquer le tabou de leur enfance. Leurs parents sont morts et les deux jeunes adultes tressent au fil des conversations où elles contournent soigneusement ce passé commun « un petit filet destiné à recevoir, à reposer [leurs] corps épuisés ». On est donc définitivement sorti du conte. Anne Serre nous montre les choses qu’on sait et semble se défendre : non, son roman n’est pas une apologie de la sexualité infantile ; oui, ces pratiques ont des conséquences graves sur les enfants qui les subissent. Cette fin en gueule de bois après les longs excès de l’enfance, elle s’imposait sans doute pour éviter certaines accusations ou pour réinjecter un peu de sérieux dans un sujet grave et casse-gueule qu’on avait pourtant traité jusqu’ici avec tant de réjouissante légèreté. Mais le lecteur, emporté lui aussi par cette vague d’allégresse sur laquelle surfait la première partie, transporté dans ce monde parfait où tout semblait étrange mais aller pour le mieux, il subit lui aussi de plein fouet les contrecoups de sa griserie et il range le livre un peu triste, comme après une trop grosse soirée, on rentre en titubant chez soi où nous attendent tous nos soucis.



vendredi 1 août 2014

Affaire de transmission



De Bergotte à Proust
et de Proust à moi



— Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, t. 1 : Du côté de chez Swann, 1913


Je ne fais que penser à Bergotte quand lisant à mon tour, je rencontre au détour d’une page, une phrase similaire à celle que je ne parviens pas à écrire, exprimant une idée proche de celle qui tapisse mon esprit, à cela près que sur cette page, elle me semble parfaite, limpide, et que je l'apprécie comme je suis incapable d'apprécier les miennes, sous leurs multiples formes, toutes aussi inconvenables, sans jamais parvenir à percer leur secret, sans même savoir si elles en possèdent un ou si, seulement, je me révèle plus bienveillant vis-à-vis de leur auteur que je n’accepte de l’être avec moi-même.

Et grâce à Proust, chaque livre, désormais, lorsqu'il m'intéresse, me devient une madeleine, ou un être inférieur prison de l'âme défunte de Bergotte que ma lecture libère.




vendredi 23 mai 2014

Ma mère, musicienne...

Ma Mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan
de Louis Wolfson

Le journal d’une autre

Louis Wolfson est un schizophrène. Peut-être ne devrait-on pas le savoir pour mieux découvrir cette oeuvre, mais après tout, c’est ce que l’on apprendra en premier lieu en se renseignant sur son auteur. Et puisque ce livre contient bien quelque chose d’un petit peu fou, ce n’est pas tomber dans les excès de Sainte-Beuve que de le lire en gardant cette information à l’esprit ; au contraire, on ne l’en appréciera que plus. Du reste, l’auteur ne fait rien pour dissimuler. Son premier livre, paru en 1970, s’appelait Le Schizo et les langues et avait été salué notamment par Deleuze, Queneau, Le Clézio, Paul Auster et Foucault. Wolfson, qui est américain, et à qui les électro-chocs qu’il avait subis étant jeune dans le cadre de sa thérapie avaient rendu l’anglais insupportable y racontait en français comment il traduisait instantanément sa langue maternelle dans un sabir de français, d’allemand, de russe et d’hébreu et utilisait ce système au quotidien.

Son second ouvrage au titre interminable, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan, aussi rédigé en français dans les années 80 et récemment re-publié chez Attila (désormais Le Tripode), est un récit d’un autre genre. Il se présente comme un journal, et même comme le journal d’un autre. En effet, Wolfson emprunte les brèves notes que sa mère a laissées entre novembre 1975 — quand on lui diagnostique un cancer de l’utérus — et mai 1977 — quand elle en meurt — pour se raconter lui selon sa chronologie à elle. Le procédé a quelque chose de génial : il met en rapport et fait cohabiter les événements les plus triviaux et les faits les plus graves. Ainsi, tandis que sa mère, laconique, note les dates et l’objet de ses différentes opérations, le fils, de son côté, raconte par le menu ses visites à l’hippodrome où il se rend régulièrement pour dilapider sa modeste pension d’invalidité dans des paris abracadabrants. Qu’on imagine un récit de guerre dans lequel le narrateur nous raconterait que, le 6 juin 1944, il s’est promené au bord d’un lac, ou a mangé une poire, sans jamais nous parler de batailles et de mort : c’est à peu près l’effet que produit ce journal de l’agonie d’une autre.

Or, voilà précisément ce qui frappe : comme la vie continue, modeste et routinière, indifférente au tragique des événements l’entourant. La maladie de Rose, parce qu’elle dure trop longtemps, devient un parfait non-évènement, comme ces conflits du Proche Orient qui s’enlisent et dont on s’indiffère : l’essentiel n’est pas là, semble affirmer Wolfson, et on ne peut qu’y souscrire. Sur le rabat, une phrase de Paul Auster à propos d’un des livres de Wolfson affirme que c’est « une de ces oeuvres rares qui peuvent modifier notre perception du monde ». C’est exactement cela.

Les bruits d’un monde assourdissant


Une autre phrase, de Pontalis, s’étonne sur le même rabat : « Comme il sait invoquer sa “folie” pour parvenir à ses fins ! », et c’est tout à fait cela aussi. Car non seulement Wolfson joue de son apparente incapacité à distinguer l’important du banal pour nous faire nous interroger — pourquoi l’agonie de Rose serait plus importante qu’une course de chevaux, pourquoi mériterait-elle qu’on s’y intéresse plus longuement ? après tout, elle ne fait que mourir ; il n’y a rien de plus commun —, mais il en profite aussi pour se couvrir de la folie comme on brandit une excuse pour justifier le personnage plutôt exécrable qu’il incarne dans son livre. Louis Wolfson, en effet, est semblable à nombre de ces anti-héros que l’on rencontre trop souvent dans une certaine littérature américaine. Il est raciste, paranoïaque, névrosé… mais tous ces excès qui rendraient insupportable n’importe quel personnage de fiction, ici sont acceptables au seul prétexte que c’est vrai : l’auteur est fou. Quoiqu’on s’offusque, on lui pardonne donc de traiter de « sale nigger » le chauffeur de bus qui le ramène chez lui, on s’amuse de sa haine des infirmières qui violent leurs patients « analement, rectalement, et ça impunément », et l’on se prend même à se passionner pour ces courses de cheveux sur lesquelles il parie tantôt sur Noble Welcome quand une ministre israélienne visite les Etats-Unis, tantôt sur Steady Brave pour une fête commémorative, ou bien encore pour les jockeys québecquois quand approche le jour de l’indépendance du Québec, sans jamais tenir compte des côtes ou d’autres critères plus scientifiques.

A force se dessinent les traits d’un personnage aussi énervant que profondément touchant. Mû par ses trois obsessions — les courses, sa haine de médecins en qui il n’a aucune confiance (il se persuade qu’un peu d’exercice aidera mieux sa mère que toutes leurs chimiothérapies) et la destruction atomique de la terre — qui l’occupent beaucoup, il trouve encore le temps de se plonger dans d’épais volumes de médecine, comme s’il commençait des études d’oncologie et espérait ainsi sauver sa mère. Avec une sorte d’intime détachement, il évoque ses rapports à celle-ci, à son beau-père, et à un monde qu’il ne perçoit jamais qu’à travers les écouteurs stéthoscopiques du walkman qu’il écoute en permanence pour ne pas entendre cette langue qui le rend fou. Il est comme en-dehors, quand bien même il devrait être le plus concerné. Et c’est cette capacité d’abstraction, bien involontaire prétend-il, qui nous permet de porter nous aussi sur ce monde un regard neuf. Ce livre est un walkman filtrant pour nous les bruits d’un monde assourdissant.

lundi 28 avril 2014

La tentation de Saint Antoine

La Tentation de Saint Antoine
de Gustave Flaubert

L’oeuvre d’une vie

La Tentation de Saint Antoine est une oeuvre étrange. Selon Claudine Gothot-Mersch, auteur de l’introduction de l’édition Folio, par ailleurs très documentée — peut-être même trop, ou bien de façon mal pensée puisqu’elle oblige le lecteur à d’incessants renvois entre les notes, le dossier et le lexique des noms propres placés en fin d’ouvrage —, la Tentation aurait dû être la première oeuvre de Flaubert. C’est en tout cas la première qu’il soumettra à un éditeur, dont le refus l’affectera tant qu’il aurait été tenté de renoncer à l’écriture. De fait, entre 1849 et 1851, il n’écrira plus ; la Tentation de nombreuses fois remaniée, ne paraîtra qu’en 1874, après que Flaubert se sera déjà fait connaître — et de quelle manière ! — avec Madame Bovary, Salammbô et L’éducation sentimentale. Flaubert dira de la Tentation que c’est l’oeuvre de toute sa vie ; pourtant, coincée entre ces trois chefs d’oeuvre et Bouvard et Pécuchet, elle ressemble certainement davantage à la cinquième roue du carrosse flaubertien, ainsi qu’à un espoir pour tous les jeunes écrivains.

De cette oeuvre, on sait qu’elle a été inspirée à Flaubert par la vision, lors d’un voyage effectué en 1845, du tableau homonyme peint par Bruegel. Ce qu’on sait moins, mais que Gothot-Mersch nous apprend, c’est qu’elle constitue en quelque sorte l’aboutissement des premières oeuvres du jeune Flaubert qui avait visité plusieurs fois depuis ses 13 ans le thème faustien du diable tentant son héros. Flaubert trouve donc dans la légende de Saint Antoine une très jolie illustration de son obsession : l’action se déroule peu après le Concile de Nicée et Antoine, retiré sur sa colline, est visité par le diable qui essaye de tenter l’anachorète et de faire vaciller sa foi.

Les dieux sont morts ! Vive Dieu !

Les tableaux se succèdent à travers les rêves d’Antoine, ployant d’abord devant les sept péchés capitaux, puis confronté à toutes sortes de visions hallucinatoires qui le feront plus d’une fois flancher. Ainsi, après que l’ermite affamé aura voulu boire et mangé, jouir du corps de la Reine de Saba, être reconnu pour son oeuvre à Nicée et répandre le sang des ariens, flanchant donc sacrément vis-à-vis de ses voeux, le voilà aux prises avec les représentants des différentes gnoses et hérésies chrétiennes rejetées par le Concile de Nicée. C’est une succession savante de personnages historiques qui présentent la diversité de leurs dogmes en quelques répliques. Les disciples d’Arius affirment que le Christ est une création du Père et non consubstantiel à Lui, tandis que les carpocratiens prétendent que l’âme doit tout expérimenter avant la mort, y compris la plus grande débauche, ou qu’Apollonius paraît en se voulant rival du Christ. Viendront ensuite Bouddha, puis les dieux antiques, l’Ormuz persan, l’Isis égyptienne, les dieux grecs et romains de Neptune à un Apollon aux cheveux blancs et une Vénus grelottante et violacée qui défilent et meurent les uns après les autres, annonçant le sacre et le triomphe du Christ.

La fin de l’Histoire ?

Annonçant le triomphe du Christ ? Ou bien marquant sa similitude avec les anciens dieux ? C’est que, tout au long de ce défilé, on ne peut que remarquer les ressemblances frappantes entre les uns et l’autre. Que veut donc faire Flaubert en rapprochant sans cesse le dieu des chrétiens des myriades d’autres dieux qu’il a remplacés ? Affirmer sa supériorité ou le moquer en en faisant un cousin des idoles les plus ridicules dont il porte encore certains des traits, comme le lointain descendant d’une lignée consanguine ? Et pourquoi donc cette mort superbe et spectaculaire des anciens dieux n’est pas suivie, comme on pourrait donc s’y attendre, par l’avènement du dieu chrétien, mais au contraire par l’arrivée du diable qui souligne pour Antoine, de plus en plus perdu, les failles bien connues des dogmes qu’il accepte ? La figure du Christ rayonnera finalement, mais seulement après qu’un ultime défilé ait lieu : celui des bêtes fantastiques. Sphinx, chimères, catoblépas, griffon, basilic, shaduzag… se succèdent devant un Antoine médusé par ce songe qui semble si réel. Là encore, que penser du fait que le Christ ne surgisse au bout de la nuit qu’après que la dernière de ces bêtes aura disparu ? Est-ce à dire qu’il est l’une d’entre elles ? Et plus confondant encore : le voilà, qui apparaît avec le lever du soleil, dieu païen par excellence, et alors même qu’Antoine affirme son désir fervent… d’ « être la matière » !

Qui donc du Christ ou du Tentateur a gagné ? Quel est le sens de ce songe magnifique ? On le disait : La Tentation de Saint Antoine est une oeuvre étrange.

Songes d’une nuit d’été

Etrange aussi par sa forme. Très tôt, dès la première version rejetée par les éditeurs, Flaubert décide de lui donner les atours d’un drame (influence de Faust ?). Mais si les noms des personnages précèdent bien toujours les répliques dialoguées, si les didascalies se distinguent bien du texte, l’ensemble est parfaitement injouable ! Quel metteur en scène, quel décorateur, quel costumier pourraient transposer Antoine de sa colline aux palais dorés de la Reine de Saba, puis sur l’Olympe, faire défiler devant lui les dieux et les bêtes fantastiques ? Et que dire de ces indications scéniques auxquelles se mêlent du récit, des descriptions, voire même les réflexions personnelles de l’auteur redevenu romancier ?

Oui, cette Tentation est bien étrange ! Etrange comme le sont les rêves à la signification obscure où l’extraordinaire semble toujours réel, palpable et dans lequel tout se fond : dieux, héros, pensées philosophiques, animaux fantastiques, intuitions métaphysiques, souvenirs, désirs et peur. Mais c’est bien de cela qu’il s’agit : la tentation de Saint Antoine n’est-elle pas un rêve, un vaste délire mystique qui dure une nuit ? Voilà donc ce que Flaubert nous offre : un rêve superbe que l’on veut voir encore et à propos duquel on laissera volontiers s’étriper tous les psychanalystes quant à sa signification pour autant qu’ils acceptent de nous permettre de profiter jusqu’au bout de son étrange et fascinante beauté.



lundi 31 mars 2014

La maladie de la mort

La maladie de la mort
de Marguerite Duras

L’homme qui n’aimait pas les femmes

J’aborde l’oeuvre Duras avec ce texte magnifique, pourtant rempli de choses ineptes.

C’est l’histoire, d’abord au conditionnel, écrite entre elle et vous.

Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.

C’est sans doute parce que ce sexe est rempli de pleurs que vous allez vers elle et lui proposez de rester une semaine avec vous afin, dites-vous, de « tenter la chose, tenter connaître ça, vous habituer à ça, à ce corps, à ces seins, à ce parfum, à la beauté ». On notera le changement d’article : il semble que selon Duras, la beauté ne réside qu’en la femme. Femme que vous ne connaissez pas, car vous, vous ne « connaissez que la grâce du corps des morts, celle de vos semblables ». Alors, vous essayez, et durant une semaine, elle viendra tous les soirs, à la tombée de la nuit, pour s’allonger dans votre lit ; principalement pour y dormir. Car ce corps étalé, ce sexe offert, ne vous inspirent rien. « Vous n’aimez pas. » Tout juste les touchez-vous en leur refusant la jouissance, comme on procède à quelque expérience de chimie : quand on le frotte, il en « sort une eau gluante et chaude comme serait le sang ».

Et pourquoi votre incapacité à aimer la femme ? Parce que vous êtes diagnostiqué comme atteint de la maladie de la mort. « C’est curieux un mort », conclura-t-elle par deux fois quand au terme de ses questions, elle vous aura fait reconnaître d’abord que vous n’aimez pas les femmes, puis que vous êtes incapable d’aimer, même vos amants. « Jamais. » Comme le note Didier Eribon, on n’est pas si loin, ici, des discours homophobes classiques. Duras semble prôner une certaine supériorité de l’hétérosexualité, dans laquelle elle voit donc une source du seul amour vrai, du seul vrai érotisme, et même la source de la vie elle-même puisque vous, qui n’aimez pas les femmes, homme sans descendance, êtes atteint de la maladie de la mort, ne désirez que vos semblables, et ne pouvez en aucun cas être aimé du fait de « cette fadeur, de cette immobilité de votre sentiment » ; d’ailleurs, plusieurs fois, elle vous a inspiré des envies de meurtre : vous instillez la mort. Accusation qu’on lit avec d’autant plus d’effroi que le texte, publié en 1982, est écrit à une époque où l’on parlait encore du SIDA comme d’un gay cancer.

Un talent rédempteur

Et malgré tout, La maladie de la mort est une oeuvre magnifique. Elle se distingue des pamphlets par sa sensibilité et surtout sa beauté. Duras semble presque vous excuser — vous n’y pouvez rien — et vouloir vous aimez aussi, bien que vous ne puissiez pas l’être puisque vous êtes incapable de l’aimer elle. C’est une oeuvre amoureuse plus qu’une condamnation. L’amour d’une femme blessée, peut-être, et qui se venge de ne pas être aimée en vous décrétant incapable d’aimer, purement et simplement ; comme on traite de salaud celui qui vous rejette. Et c’est surtout une oeuvre d’immense talent. Chaque courte phrase est magnifique, et le rythme hypnotique, la déclamation, l’usage du « vous » et du présent portent le lecteur d’une traite d’un bout à l’autre du petit texte et le lui font relire. C’est un ouvrage infiniment précieux. Alors, c’est peut-être injuste de pardonner à Duras ce qu’on ne pardonnerait pas à d’autres au seul prétexte du talent. Mais de même qu’on admet d’une jolie fille qu’elle puisse être sotte sans pour autant cesser de la fréquenter, de même, on continuera de lire Duras pour sa plume si belle et si sensuelle, en faisant abstraction du sens des lignes qu’elle trace. Ou en en préférant un autre. Par exemple, l’hypothèse tragique que cet homme incapable d’aimer soit un maudit, un personnage fantastique, peut-être un mort, un vrai, un fantôme à la recherche de sensations qui ne lui sont plus permises.

Lecture erronée, peut-être. Mais qu’à cela ne tienne : Duras a fini d’écrire, et désormais, c’est moi qui lis. C’est mon livre ; pas le sien !



mardi 25 mars 2014

Ma générosité à ses limites

Lisant avec beaucoup de bonheur Agacements mécaniques, je me dis qu’il est tout à fait exclu que j’essaye de publier un jour un recueil de bons mots : je passe beaucoup trop de temps à les chercher pour les livrer sans que vous deviez vous farcir aussi tous les mauvais !


dimanche 23 mars 2014

Jérôme

Jérôme
de Jean-Pierre Martinet

Choisir son camp

C’est peu dire que Jérôme ne saurait laisser personne indifférent. Finitude, l’éditeur qui a eu la brillante idée, en 2008, de republier ce chef-d’œuvre de transgression indisponible depuis trente ans annonce la couleur dès la quatrième de couverture : le lecteur va devoir choisir son camp. D’un côté, il y aura les détracteurs autant de Martinet que de son improbable Jérôme Bauche, 42 ans, un mètre quatre-vingt-dix et cent cinquante kilos, qui vit chez sa mamame et échange son argent de poche contre les faveurs des collégiennes qu’il tripote dans les toilettes sordides du passage Nastenka ; de l’autre, ceux qui, comme Jérôme, ne pourront refréner un fou rire lorsque Monsieur Cloret leur confiera qu’il ne ressent plus aucune haine vis-à-vis des merlans dont une arrête plantée par l’un d’entre eux au travers de la gorge de son fils Ferdinand lui a causé la plus grande peine du monde, et qui sauront voir, derrière le scandale, quelque chose de beau et quelque chose de vrai. Si les seconds seront sans doute choqués, eux aussi, lorsque Jérôme les entraînera dans les sombres galeries souterraines du passage Nastenka, il faut espérer que les premiers aussi sauront reconnaître à l’œuvre des qualités qui dépassent de loin la simple provocation morbide. Car ce n’est pas pour rien que Dante, Dostoïevski, Céline ou Joyce sont évoqués : leur influence est omniprésente dans le texte.

Jérôme, c’est avant tout une bonne claque de misère humaine – de misère et d’humanité –, une plongée dans ce que l’homme compte tout à la fois de plus laid et de plus beau, à l’image de ce qui constitue le thème principal du roman, ce diptyque amour-mort cher aussi à Bataille. Ainsi, tel un Orphée obèse et faussement idiot, par amour pour Paulina Semolionova, une adolescente de quinze ans, Jérôme Bauche descend dans les enfers d’un Paris devenu faubourg de Saint-Pétersbourg, exhalant une odeur nauséabonde de mort et de vice qui provient tout droit des marais sur lesquels la ville a été construite.

Si grande compassion

Dans son voyage en quête d’amour et d’humiliation, Jérôme brandit son mal-être comme un étendard : « Aucune de vous ne peut savoir ce que c’est d’être Jérôme Bauche, aucune, même la plus généreuse, la plus intelligente, la plus subtile, bande d’andouilles, aucune ne le saura jamais et je traînerai jusqu’à ma mort ce nom idiot, anonyme, cette carapace inutile avec ses fonctions répugnantes, manger, boire, dormir, pipi, caca, branlette, quatre fois plus lourd que Polly, sans la moindre grâce, une tortue géante que des marins ivres se sont amusés à mettre sur le dos et qui remue en vain ses grosses pattes squameuses, une chose bizarre, pas morte, pas vivante, engluée dans le mépris gentil des gens qu’on appelle normaux comme dans un crachat gigantesque ». Le sentiment est encouragé par sa mère, sorte de machine à tricoter des chandails en mohair et à boire du Ricard, qui n’hésite pas à traiter son fils de « rinçure de bidet » et à se demander comment deux êtres aussi beaux qu’elle et son défunt mari ont pu mettre au monde un avorton pareil à Jérôme Bauche, dont le nom lui-même semble se faire rencontrer le beau et le moche. Ce sera d’ailleurs le lot pour chacun des personnages croisés par Jérôme au cours de son périple. Sa mamame, donc, Marie-Louise Bauche, née Coudrot, qui ne s’explique la naissance de son fils que par une visite du juif Süss dans son sommeil et qui regrette de ne pas avoir serré les cuisses assez fort pour avoir étouffé son fils dans son utérus affichera une grandeur d’âme insoupçonnée après s’être livré durant plusieurs pages à l’antisémitisme le plus crasse et aux obscénités les plus malsaines. Plus loin, ce sera Bérénice, une pute amputée d’un sein, qui dévoilera son grand cœur au milieu d’un écrin de merde et de vice, précisant que si elle n’avait pas été putain, elle aurait été communiste.

Ainsi, Jérôme erre parmi les damnés et déshérités. En recherche d’absolu – Paulina, belle, à la pureté juvénile et de bonne famille –, Jérôme ne rencontre que le grotesque et la dérision – Paulina, la petite baiseuse du collège Semivolsky que Jérôme imagine en train de se faire peloter par « Albert Godaille, Georges Montanet, Richard Holbrande, Michel Tarmude-Sansinot », et même aussi par « Gisèle Fafrule, Annie Tardivet, Geneviève Gondronax-Petitjean et Jeannette Marnon », par le monde entier sauf lui, ce qui suscite sa haine et sa folie (« MOI NON. Avec ces six lettres, je pourrais mettre le feu à la terre entière »). L’amour-mort, toujours. Le grotesque et la dérision aussi, et même le pathétique, à l’image des autres personnages que Jérôme, devenu Dante, croise durant sa traversée des Enfers : Dussandre, son ancien professeur de lettres devenu champion de flipper et mort en sursis ; Sobakévitch qui, tel un Tchitchikov dans Les Âmes mortes, brandit des registres remplis de morts et professe : « des vivants, j’en suis sûr, vous n’en avez pas beaucoup rencontrés. Vous en rencontrerez de moins en moins ».

Pulsions de mort

En effet, si à mesure que l’on progresse, les morts semblent être de plus en plus nombreux à émerger des marais parisiano-pétersbourgeois dans lesquels la ville s’enfonce pour se mêler aux vivants, c’est que Jérôme, incapable de supporter plus longtemps « la beauté [qui] ne procure qu’un intense sentiment de souffrance à ceux qui en sont exclus », a voulu se « suicider de la manière la plus horrible qui soit : sans mourir vraiment ». Plutôt que de descendre aux Enfers, c’est donc le peuple des Enfers qui monte à lui.

Finalement, tout Jérôme se pose dans son premier chapitre. Devant l’inégalité face au bonheur, ceux qui en sont privés sont condamnés à accepter une condition débilisante ou à vivre avec leurs obsessions mortifères, quitte à ce qu'elles les mènent tout droit aux pissotières du passage Nastenka, où les choses les plus horribles se produisent. Jérôme Bauche a fait son choix. Au lecteur, maintenant, de faire le sien.



lundi 24 février 2014

La vague

La Vague
de Hubert Mingarelli
vu par Barthélémy Toguo

Une histoire de marins

Les éditions du Chemin de fer font tout pour qu’on les aime. Ouvrant leur catalogue à des auteurs confirmés ainsi qu’à d’autres plus confidentiels, elles proposent de courts textes mis en image par des illustrateurs contemporains, et font ainsi du livre un objet soigné comme une boîte à bijoux, avec son papier cartonné et un élégant rabat qui vient couver le précieux texte.

Hubert Mingarelli, fort de son Prix Medicis pour Quatre soldats et auteur déjà d’une jolie liste d’oeuvres publiées chez différents éditeurs, relève clairement de la première catégorie : le monsieur a de la bouteille. Nous ne l’avions pourtant jamais lu et la soixantaine de pages de La vague nous offrait une belle occasion de combler cette lacune.

Wikipedia nous apprend que Mingarelli réside dans un hameau alpin ; l’action de sa nouvelle se déroule en mer. Le narrateur et Tjaden sont deux marins dont le bateau s’apprête à faire escale à Haïti. Ils rêvent déjà des joies que leur offrira la terre ferme, lesquelles s’incarnent dans la séduisante perspective d’une nuit passée dans un bordel, quand une énorme vague soulève le navire et le coeur d’un gradé. Quand la peur redescend en même temps que les estomacs, le ton monte au cours d’une brève altercation dont il résultera que Tjaden et le narrateur seront consignés à bord. Adieu veau, vache, cochon…

Escale à Haïti

La vague raconte les conséquences de la vague, cette nuit qui aurait dû se passer à bord et dans l’ennui si un guide n’avait proposé à Tjaden et au narrateur de les distraire de leurs rêves de poulets en leur livrant à bord la poule dont ils rêvaient. Par la suite, il ne se passe pas grand chose. On partage quelques rêves, on fume des cigarettes qu'on échange contre des confidences, et même si quelque drame semble survenir, il reste un vague indéfini. Ses suites, s’il y en a, se dévoileront plus tard. Car cette nouvelle ressemble à un épisode qu’on pourrait penser arraché à un ensemble plus long. D’ailleurs, si Mingarelli ne construit pas ses personnages au sens où l’on a coutume de l’entendre, ceux-ci semblent déjà avoir une épaisseur, un passé, des relations les nouent déjà, leur personnalité est affirmée. On les prend comme en cours de route et on les abandonne comme si on avait ouvert un gros roman au hasard, chez le libraire ; un roman que l’on n’aurait fermé que pour passer à la caisse avant de le rouvrir chez soi.

C’est une expérience de lecture étrange mais étrangement plaisante. Le texte est sobre, mais soigné, agréable. Son succès réside pour beaucoup dans l’ambiance que Mingarelli parvient parfaitement à poser, quelque chose où le doux le dispute au rugueux, à la manière d'un mauvais lit quand on est exténué ; l'ADN finalement assez classique, mais toujours efficace de ces histoires de marins qu'on aime tant. Et les très belles illustrations de Barthélémy Toguo contribuent à transposer cette histoire simple dans une atmosphère onirique, presque mystique, avec ces femmes qui ressemblent à des divinités hindoues. Le texte et les dessins s’entrelacent ; ensemble, c’est un très agréable moment qu’offrent les éditions du Chemin de fer, auxquelles on reviendra.



lundi 10 février 2014

Le désordre azerty

Le désordre azerty
d’Eric Chevillard

Chevillard vous ment

Eric Chevillard est un menteur ! Dès la première page de son dernier ouvrage, consacrée au mot Aspe (ou Asple, précise-t-il), il évoque un dictionnaire, par ailleurs parcellaire, ou bien suffisamment ancien pour ne pas contenir des mots tels qu’Asopia ou surtout Aspartam — on flaire déjà la supercherie… Puis, par la suite, il mentionne l’air de rien des brouillons qui s’entassent dans une corbeille à papiers. C’est cet aveu qui l’accable ! Car, si vraiment ce monsieur use d’un dictionnaire — et admettant, comme il le revendique, qu’il le prenne dans le bon sens —, et plus encore s’il écrit à la main, c’est-à-dire au stylo, alors quel besoin avait-il d’organiser les rubriques de son texte selon l’agencement des lettres du clavier français ? De fait, Le désordre azerty est un sacré bordel qui empêche tout lecteur non-dactylo de parier sur le mot qu’aura choisi l’auteur pour illustrer la lettre à venir. C’est le priver de la moitié du plaisir que l’on trouve d’habitude à parcourir un abécédaire ! D’ailleurs, comment appelle-t-on un abécédaire qui débuterait par les lettres AZERTY ? (J’ai cru, en parcourant la dernière ligne du premier paragraphe de la chronique que Nathalie Crom fait de l’ouvrage dans le Telerama n°3338, que le terme consacré était « azertyuio », y voyant quelque charmant italianisme. Mensonge encore ! UIO ne sont que les trois lettres qui suivent le Y selon le même ordonnancement. Madame Crom se montre originale et savante, mais je la perce à jour !)

En effet, quelle sorte de plaisir pervers pourrait-on éprouver à parcourir l’abécédaire fourni par un auteur auquel on ne pourrait pas s’identifier, ou alors seulement à retardement ? Se retrouver ainsi privé de cette joie qui consiste à voir se dessiner, entre l’auteur et nous, une réelle connivence, c’est proprement insupportable. Ne pas pouvoir s’émerveiller de retrouver l’auteur en nous en s’écriant « Tiens,
comme moi, il a choisi barbiturique pour le B ! », mais devoir se faire plagiaire quand on constate après coup — mais c’est déjà trop tard ! — que nous aussi nous aurions choisi, comme lui le mot banc— car certainement, nous l’aurions choisi, si seulement nous avions su que le B succédait au V dans votre classement —, cela s’apparente, sachez-le Monsieur Chevillard, à une insulte, tout simplement. On ne peut pas maltraiter ainsi son lecteur !

Chevillard ne respecte rien

Et cela ne s’arrête pas là, en terme de tromperie ! Prenons le banc puisque nous l’évoquions plus haut : en est-il le moins du monde question dans la rubrique qu’on lui croit consacrée ? A peine ! Tout juste devient-il un prétexte pour évoquer Beckett (qui aurait tout aussi bien pu être un B, notez-le !), chez qui l’on retrouve ce siège plus souvent, semble-t-il, qu’ailleurs, tant ses personnages ne font jamais rien d’autre qu’attendre. C’est une feinte, encore une fois ! D’ailleurs, abandonnant enfin ce banc où l’on ne peut décidément pas s’asseoir, et croyant toucher à la fin du livre — ne reste que le N… décliné en trois temps —, voilà qu’on est pris de l’irrépressible envie de (re)lire tout Beckett. Et la fin devient un début. C’est à n’y plus tenir !

Les pied-de-nez se succèdent. Paul Valéry voit sa marquise qui sortit à cinq heures se balader le cul tatoué en lançant des appels à la révolution. Prends-ça, le surréalisme ! Même quand il s’appuie sur la science pour démontrer l’inexistence de Dieu, l’auteur parvient encore à être original !

Aimez Chevillard !

Et si encore, ce livre consentait à être mauvais, alors nous pourrions tout simplement le haïr. Mais il fallait qu’il fusse encore réjouissant ! Tout d’abord, il est souvent drôle, même si curieusement, le chapitre consacré à l’humour est un de ceux qui m’a le moins marqué. On ne se tape pas le ventre, mais on sourit beaucoup : l’humour est ici fin, il réside plus souvent dans la formule que dans la situation ; on l’apprécie en se prétendant initié. Et puis, pour qui se toque de littérature, le livre prend parfois des accents de credo lorsque l’auteur aborde le style, évidemment, la littérature, ou bien encore le photographe.

Bien sûr, une telle oeuvre est forcément personnelle. Parfois, elle adopte des contours autobiographiques : c’est que l’auteur prend de l’âge ! Mais là encore, Chevillard nous divertit du sujet, ne semble vraiment se révéler que pour se montrer papa tendre, en admiration devant ses deux petites filles. Le reste du temps, il s’amuse et bien qu’on rechigne à l’avouer, il nous amuse aussi. Il ne se donne pas en spectacle, mais joue plutôt de son propre personnage. Ainsi, lorsque se découvrant quinquagénaire, il égraine ses souvenirs, ce n’est jamais que de l’anecdotique, un peu de domaine public, et toujours beaucoup d’humour. L’écrivain, qui n’aime pas l’exposition médiatique de l’auteur — une salve est adressée aux écrivains se servant de leur oeuvre comme d’un marchepied sur lequel hisser leur petite personne —, garde le contrôle de son image et ne lève jamais complètement le voile ; pour autant qu’il le lève — il est tellement menteur ! Même quand il livre quelques pages du journal qui accompagna une bonne partie de son existence, on n’y est pour son compte : rien de croquant à se mettre sous la dent, aucune Julie Gayet dans les tiroirs… Au lieu de cela, un vrai texte, de la littérature. Chez Chevillard, il semble qu’elle ne soit jamais poubelle ! Du coup, il fait de la biographie une énième feinte : c’est la lettre, non l’auteur, qui doit être importante. Ce monsieur est décidément obstiné à ne jamais rentrer dans les cases !

Au demeurant, qui s’en plaindrait ? Tant on prend plaisir à le lire. Ce dernier Chevillard était mon premier Chevillard ; ce ne sera pas le dernier ! L’auteur n’est plus à suivre ; il est à rattraper. Depuis longtemps, son Choir prend la poussière sur les étagères encombrées de ma bibliothèque : je l’avais acheté « par défaut », un jour où je cherchais Démolir Nisard chez un libraire qui ne l’avait pas. Depuis, mes doigts ont souvent glissé sur sa tranche ; gageons qu’ils l’arracheront bientôt pour le faire chuter de son piédestal. Alors, j’en maltraiterai la reliure, je souillerai ses pages de mes notes. Et je ne peux qu’espérer que je détesterai autant cet enfer-là que j’ai détesté cet azertyuio-ci ! (Puisqu’on peut tout oser…)



lundi 16 décembre 2013

Faillir être flingué

Faillir être flingué
de Céline Minard

Une mythologie de l’Ouest

On me l’avait déjà chaudement recommandée du temps de son Bastard Battle, mais j’avais hésité à m’y lancer ; puis, j’ai vu passé son So long, Luise avec un peu d’indifférence ; entre les deux, Olimpia m’avait échappé ; c’est donc peu dire que j’ai pris du temps avant de jump on the bandwagon, mais peut-être ai-je finalement été bien inspiré, parce que ce convoi que j’ai pris m’a fait m’asseoir aux côtés de la vieille qui geignait et dormait sur sa soupe de blé, et dès cette première page, j’ai su que, où qu’il me conduise, ce convoi, je le suivrais. Personnage bien campé et immédiatement truculent, la vieille est la première estampe d’une série de portraits empruntés à la mythologie du Far West dont ils sortent tout droit. Toutefois, si Faillir être flingué pioche évidemment dans les codes du genre - les clins d’oeil sont multiples -, le livre de Céline Minard ne se contente pas d’être un livre de genre, un pulp que l’on feuillète distraitement pour prendre à bon compte un peu de dépaysement.

Plutôt, cette épopée de l’Ouest relève du mythe. Zeb, Elie, Bird, Gifford, Eau-qui-court-sur-la-plaine ressemblent à des dieux secondaires, des héros au sens ancien du terme. Certains d’entre eux ont un passé auquel ils tournent le dos comme le vieux Priam fuyant sa Troie ; les autres sont nés de la Terre elle-même, la Pacha Mama des Indiens, comme pour fonder le monde qu’ils bâtiront. A ce titre et comme un écho, on sent qu’un effort tout particulier a été consenti en ce qui concerne la construction du roman. Elle est somptueuse. Si l’on se perd un peu entre les personnages durant les premières pages, on s’amusera beaucoup à suivre le jeu de piste qui fait passer l’un sur les traces de l’autre, on pressentira les drames et les interactions, et si Minard, avec raison, ne cherche pas sans cesse à nous surprendre, elle sait nous attraper pour ne plus nous lâcher.

La naissance d’un monde


Son style y contribue sans doute. Après qu’on m’avait longtemps parlé de la gouaille colorée d’un Bastard Battle, je m’attendais à de l’esbroufe ; il n’y en a pas. Pas plus que de figure de style ou d’images saisissantes. Les phrases sont courtes et le vocabulaire simple, mais loin de constituer une faille, de témoigner d’une pauvreté, cela rehausse encore la qualité de l’oeuvre en permettant à la forme de se mettre au service du fond. Minard ressemble ainsi à ces musiciens sûrs de leur talent : sa partition est limpide. On serait parfois presque tenté de se dire qu’écrire comme elle est facile ; aussi facile que de courir comme ces athlètes à la foulée pure que l’on voit sur les pistes : chez eux non plus, il n’y a pas d’esbroufe.

Au demeurant, cela n’empêche pas certains passages d’être de toute beauté. Ainsi d’Elie chevauchant au milieu de son troupeau de mustangs durant quelques pages splendides. Il goûte à cette liberté des grands espaces, cette ivresse du pionnier, l’étourdissement qui nous assaille devant un monde qui nous offre sa virginité. Une sensualité terrienne s’empare du lecteur et du personnage. Mais comme ce roman raconte le mythe de la création du monde, le bon sauvage éprit de nature et de liberté devra se rendre à la civilisation, se sédentariser, apprendre à vivre en compagnie de ceux qu’il redoutait plus tôt et c’est cette démarche civilisatrice que nous relate Minard dans une seconde partie de son roman où les nouveaux dieux se réunissent sur leur Olympe improvisé pour défier les Titans de l’ancien monde.

Il y a donc beaucoup plus qu’un western dans ce superbe roman et la moindre de ses qualités n’est pas cet intense plaisir de lecture qu’il procure à celui qui voudra bien s’y plonger. D’abord en dévorant les pages dans une première partie qu’on parcourt au galop, puis en prenant le temps de flâner dans la ville vers laquelle tous les destins convergent lorsque ceux-ci s’épaississent tandis que défilent les chapitres. En s’attachant aux personnages et en prenant part à leur vie comme un témoin privilégié. Et peut-être un peu plus.

Payot & Rivages, 2013, 336 pp.

mercredi 4 décembre 2013

Quant à moi...

Quant à moi, bien que j’aie écarté de ma maison toute surface réfléchissante, si cependant l’inévitable vitre d’une fenêtre s’obstine à me renvoyer mon reflet, je vois bien là quelqu’un qui me ressemble. Oui, qui me ressemble beaucoup, j’en conviens !… 

Mais, que l’on n’aille pas prétendre que c’est moi ! Allons donc ! Tout est faux ici.  


Jean Tardieu, La première personne du singulier, Gallimard, 1952

lundi 2 décembre 2013

La Vie Posthume de R. W.

La Vie posthume de R.W.
de Jean Frémon

Renoncer aux histoires

R. W. n’est selon Jean Frémon pas sans ressemblance avec Robert Walser, poète suisse de la première moitié du vingtième siècle. Robert Walser était un petit poète. Il avait sans doute rêvé de voir son nom attaché à des fulgurances d’esprit et d’esthétisme, mais il ne fut capable que de rester à la surface des choses, de décrire avec finesse des situations banales et ennuyeuses, même pas vraiment des histoires. Alors, puisque Robert Walser est insignifiant, Jean Frémon décide de ne pas écrire son nom. R. W.

R. W. ne fait pas grand-chose. Il regarde par la fenêtre la silhouette allongée de sa logeuse qui étend le linge, il regarde les dames dans les jardins public en lisant un livre, il se promène comme un peintre chinois qui observerait attentivement le rebond de l’eau sur les galets pour le reproduire minutieusement sur sa toile. Surtout, R. W. rêve. « Il aimait les rêves qui ressemblaient aux situations réelles, ceux qui vous donnent, quand vous rêvez, la sensation de vivre pleinement et non de rêver, sensation dont il était assez largement dépourvu dans la vie réelle. »

Le temps d’un songe


R. W. parcourt la vie en visiteur, en esthète un peu distrait. Même pas vraiment en poète. Il ne tire pas vanité de sa poésie ; il peut à peine relire ses cahiers. S’il écrit, c’est pour se souvenir des choses, rien de plus : « Que les belles choses sont plus belles si on ne tente pas de les capter. » C’est un apôtre du passif, et peut-être même moins que ça : « Le diable inspire l’action. Voila pourquoi le monde est globalement mauvais. Cependant il est beau, quand on se borne à le regarder. Mais pour moi, c’est décidé, je ne lèverai plus le petit doigt. Il m’est arrivé de croire que l’observation des choses et des êtres était la plus sage des activités. Mais maintenant j’en ai également fini avec l’observation, les choses et les êtres. »

Le joli livre de Jean Frémon, agrémenté de dessins de Voss, est à l’image de R. W. Il ne raconte pas une vie ; encore moins une histoire. Il évoque simplement un écrivain dont ces deux initiales qui parcourent les pages sont le souvenir. Ce faisant, il invite le lecteur à suivre son exemple, à prendre son temps : à prendre le temps de démassicoter les pages soigneusement ; à prendre le temps de s'asseoir sur un banc, dans un jardin public ; à prendre le temps d’ouvrir le livre et de lire quelques lignes, puis de sourire à une dame, puis de lire quelques lignes.

Quelques minutes en suspension avant de retourner à la vraie vie, à la vraie littérature – celle que Robert Walser aurait peut-être voulu écrire et dont il a sans doute rêvé. Un songe. C’est ce que nous offre R. W.


Editions Fata Morgana, 2012, 48 pp.

lundi 25 novembre 2013

Les Bas-fonds

Les Bas-fonds - Histoire d’un imaginaire
de Dominique Kalifa

L’étrange fascination

Ah, les bas-fonds ! On les connaît, les bas-fonds : depuis Rome, ils n’ont pas changé. On y croise toujours les mêmes femmes de mauvaise vie, qu’elles soient prostituées de Babylone ou bien victimes d’un éventreur à Whitechapel, et les mêmes hommes à la vie pas bien meilleure : mendiants, voleurs, assassins, fous… Le défilé des pauvres dont la hideur physique reflète la moralité déficiente.

On connaît leurs codes, aux bas-fonds, l’humidité partout, les murs qui suintent, les pavés moites, les égouts, la puanteur, les ruelles sombres, étroites, les asiles aussi, les cours des miracles où les estropiés retrouvent leurs membres en fin de journée, les gibets, les prisons, les bars, les bordels, les cantines, les dortoirs, les cités.

Les bas-fonds, sans y mettre jamais les pieds, il semble qu’on en connaisse tout et si comme Dickens, on s’interroge - « où donc est la séduction dans tout cela ? » -, les bas-fonds ne nous en fascinent pas moins.

Quoi que puisse laisser penser le titre de la dernière partie de ce merveilleux essai (Les ressorts d’une fascination), Dominique Kalifa ne nous explique pas le mécanisme de cette attirance perverse pour ce qui répugne tant les sens que la morale : il reconnaît lui-même que cela dépasserait fonction ; l’homme est un historien ; ni un sociologue, ni un psychanalyste. Alors, ce qu’il nous décrit plutôt, c’est comme son sous-titre l’indique « L’histoire d’un imaginaire ».

Une construction historique : le mauvais pauvre

« Pour l’essentiel, les bas-fonds relèvent d’une ‘représentation’, d’une construction culturelle, née à la croisée de la littérature, de la philanthropie, du désir de réforme et de moralisation porté par les élites, mais aussi d’une soif d’évasion et d’exotisme social, avide d’exploiter le potentiel d’émotions ‘sensationnelles’ dont, aujourd’hui comme hier, ces milieux sont porteurs. »

Pour nous faire connaître les bas-fonds, il faut donc remonter loin : aussi loin que la Bible qui associe souvent le péché à la ville. Or, avant les bas-fonds, il y a la ville. Bien sûr, la ville peut être Jérusalem : elle peut être sainte. Mais elle est surtout Rome et Babylone, des espaces grouillants dans lesquels fleurit le péché jusqu’à provoquer la colère de Dieu pour les cas de Sodome et Gomorrhe. La ville devient donc le lieu dans lequel prospère le vice et c’est là naturellement qu’on retrouvera l’infâme lorsqu’à l’orée du 13ème siècle, la pauvreté sera pointée du doigt.

Car tout vient de l’apparition du concept de « mauvais pauvre ». Avant le 13ème siècle, la pauvreté est universelle, elle est la norme et tout ce qui n’est pas noble dépend pour survivre de la charité et de la bienveillance du clergé et des seigneurs. Surtout, le pauvre est l'élu de Dieu, en témoignent les nombreux ordres mendiants qui se développent à l'époque : l'élection divine préserve le pauvre de l'opprobre. Mais tout change assez vite et de la fin du 12ème siècle au milieu du 13ème, se développe en Europe une éthique capitaliste : l’essor d’un monde marchand et de l’urbanisation, renforcé par le protestantisme et les nouvelles thèses à propos de l’élection divine, font du pauvre un exclu. Ce changement sociétal mène à leur discrimination. On invente une fausse dichotomie fondamentale : celle du bon pauvre et du mauvais pauvre. Le bon pauvre est celui frappé par la vie et comme il a honte de sa pauvreté, il se cache. Le pauvre qu’on voit est donc le mauvais pauvre, celui qui est pauvre par vice, et dès lors qu’il est le seul qu’on voit, toute la pauvreté devient suspecte. C’est à cette époque qu’apparaissent tous les stéréotypes que l’on nous sert encore maintenant : le pauvre est pauvre parce qu’il est fainéant, il est vicieux et méchant, naturellement malfaisant - un rebut.

La prise des bas-fonds

Comment les bas-fonds remontent jusqu’à la classe dominante ? Toujours par des procédés qui mènent au foncissement de ses traits. C’est d’abord l’Etat et la police qui dressent les listes des habitants des bas-fonds. Les villes du Moyen-Âge interdisent ainsi à toute sorte d’indigents, de saltimbanques, de Juifs, de colporteurs, de gitans… de pénétrer leurs enceintes. Les arrêtés deviennent de véritables listings des populations à risques, rejetées par la classe dominante et condamnées de ce fait à vivre dans un immonde anti-monde. Plus tard, ce seront les mémoires de policiers, façon Vidocq, qui complèteront le tableau en répertoriant de façon quasi-scientifique tous les types de malfrats pour révéler leur dangerosité afin de permettre aux honnêtes gens de s’en préserver.

Mais il faut encore que la fiction s’empare des bas-fonds pour les changer en un mythe. L’artiste entretient avec l’habitant des bas-fonds une sorte de parenté : il incarne pour lui un idéal de liberté. Aussi, il le célèbre. Il y a d’abord les récits épiques, quand le voleur devient brigand. On pense aux mythes populaires, à Robin des Bois ou Jesse James, mais aussi au mouvement romantique qui atteint son paroxysme dans Les Brigands de Schiller.

Du coup, la classe dominante commence à regarder les bas-fonds d’un autre oeil : après le dégoût, vient la fascination, puis la commisération. C’est d’abord Les Mille et Une Nuits où le Khalife de Bagdad se promène la nuit déguisés en pauvre pour observer les moeurs de ses sujets et les punir, et ça va jusqu’à Batman : le milliardaire et philanthrope Bruce Wayne qui se plonge dans le caniveau de Gotham City pour chasser les méchants. Entre les deux, bien sûr, Eugène Sue et Victor Hugo. On sait du premier qu’il a joué lui-même au prince de Bagdad, escorté par un colosse et un professeur de boxe de ses amis, et a fait des bas-fonds un thème populaire (Kalifa revient sur les nombreuses déclinaisons des Mystères que l’on a retrouvées de Londres à Buenos Aires) ; le second peint les bas-fonds dans un registre socialiste, pour susciter la compassion et que de véritables politiques soient menées pour améliorer le sort des indigents.

Dénoncer - Compatir - Se divertir


Voilà donc l’histoire de ces bas-fonds. Depuis, on ne fait que choisir son camp entre les trois options : avilissement, loisir ou rédemption des bas-fonds. Les grands reporters du 19ème et du 20ème siècle ont tous exploité le filon, s’infiltrant comme Jack London dans les communautés de clochards, passant la nuit dans des asiles, allant même jusqu’à négocier la vente d’une gosse de treize ans. Chacun avait ses fins : l’un voulait dénoncer, l’autre susciter la compassion. Les troisièmes cherchent le frisson en s’encanaillant : dans les clubs de Montmartre, ils font la tournée des grands ducs et créent un véritable tourisme du monde d’en-bas, lançant déjà la vague d’embourgeoisement de certains quartiers dans lesquels on ne se bat plus que pour de faux. Dans tous les cas, les traits sont copieusement grossis.

Aujourd’hui, la tradition se perpétue : les mêmes clichés existent et la SF a même transposé l’imaginaire des bas-fonds dans d’autres anti-mondes peuplés d’autres anti-gens. Cela permet de mettre en évidence que les bas-fonds sont toujours une affaire d’autres et surtout une affaire d’antis, de fantasme et de curiosité. Malgré quelques redondances sur la fin, Kalifa nous offre une plongée passionnante et instructive dans cet univers qui ne cesse de fasciner.

lundi 18 novembre 2013

Peau d'ogre

Peau d’ogre
de Vincent Eggericx

Les légendes urbaines sont des mythes comme les autres

Tout est convoqué, dans le roman de Vincent Eggericx pour ériger le fait divers au rang du mythe. Les contes de Charles Perrault, les mythes grecs, les saints chrétiens et la littérature s’y croisent dans une foison de références qui semblent faire de ce livre une version succincte de l’Ulysse de James Joyce. Le point de départ, en tout cas, n’est pas bien différent : donner à une simple virée en boîte qui tourne mal des allures d’épopée grecque. Et si on ne retrouve pas toujours, dans Peau d’ogre, toute la subtilité ou la richesse dont déborde son glorieux modèle, l’auteur nous livre tout de même un bien beau texte qui mérite que l’on s’y arrête.

Tout débute donc lorsque vous vous rendez un soir dans un de ces bars louches de la Place de Clichy où traîne une foule d’apaches plus ou moins effrayants, de filles de joie et de transsexuelles. Quelques clichés, certes, mais sur lesquels on bute à peine, d’abord parce que tous les clichés ne sont pas faux et horripilants, ensuite parce que c’est remarquablement bien écrit, enfin parce que tout cela nous place d’entrée dans le domaine du mythe, de la fable, et que puisque les légendes urbaines sont faites du même bois que les mythes antiques, il n’y a pas de raisons à ce que les créatures qui peuplent les enfers ne se conforment pas à un certain imaginaire collectif contemporain. Vous, pourtant, vous êtes comme Orphée : pas à votre place ici. Comme Orphée, vous êtes un artiste, un écrivain, on pourrait même peut-être vous appeler Vincent Eggericx - vous êtes donc Orphée et votre Eurydice serait votre ami peintre, décédé récemment et en compagnie duquel vous faisiez votre tournée des grands ducs dans les bars louches d’un triangle grossièrement tracé entre la Place de Clichy, Notre Dame de Lorette et les Abbesses.

Le cabinet secret de Barbe Bleue

Un peu déconcertant, peut-être, d’avoir choisi un des coins les plus branchés de Paris pour situer l’action de ce roman, mais puisque les bas fonds, comme l’enfer, sont un anti-monde, gageons que par cet effet de symétrie, les quartiers les plus en vogue sont aussi les chaudrons les plus brûlants de l’enfer parisien.

On ne sait pas trop ce que vous cherchez dans ces bars à hôtesses, mais quoi que ce fût, vous allez finir par y trouver ce qui vous pend au nez depuis que vous y avez pénétré : un bon vieil Hadès, un colosse à la « face camuse, noire comme le suif, dont le regard vous fouille comme une dague » et qui va vous entraîner avec lui jusqu’au bout de la nuit pour vous faire visiter son domaine. Dès le début, on - et vous par la même occasion - pressent que ça va mal finir, mais on se lance quand même derrière ce nocher malveillant qui nous entraîne à sa suite.

C’est qu’on ne s’appartient plus vraiment. Délaissant quelque peu la mythologie, Eggericx convoque d’autres figures pour nous raconter ce qui nous pousse à suivre notre Hadès dans la nuit. Nous voilà devenu un sous-marin, descendant la rue Pierre Fontaine comme le Styx, et à nos commandes un mousse dément, en cuissardes de sous-marinier et manchons, a mis le Capitaine Némo à fond de cale et avance toujours plus loin, poussé par une insatiable curiosité. Il est sans doute la dernière épousée de Barbe Bleue, citée en exergue, qui veut savoir ce qui se cache derrière la petite porte dont il possède la clef, dût-il le payer de sa vie. Et puisqu’on est toujours moins bien mal accompagné que seul, voilà que se précipite pour le seconder le protomartyr Etienne qui ne demande qu’à mourir.

Descendre le Styx sous hypnose


On voit à tout cela qu’on croule littéralement sous les références et c’est parfois un peu dommage tant le texte lui-même parvient à nous hypnotiser. Les phrases sont longues et alambiquées, et l’emploi du « vous » fait qu’on se laisse porter en suivant leur fil comme on se laisserait glisser dans le courant d’une rivière. C’est d’autant plus inquiétant qu’on sait qu’au bout se trouve un précipice, mais moins par la puissance du courant que parce qu’on se sent bien, dans cette eau qui nous guide et à laquelle on s’abandonne, on se laisse emporter, comme vous vous laissez mener par votre Charon. L’auteur, à travers son texte, parvient donc parfaitement à nous mettre dans la peau de son personnage et on regrette parfois un peu qu’il s’encombre de ces références qui alourdissent l’ensemble, même si elles constituent parfois un point de repère bienvenu lorsqu’on laisse trop filer le texte.

C’est que, les mêmes traits qui nous hypnotisent nous le rendent parfois difficile à suivre, d’autres fois un peu redondant quand les mêmes images apparaissent plusieurs fois, mais au final on apprécie d’être confronté à un texte d’une si grande qualité et précieux dans tous les sens du terme. On regrette d’ailleurs qu’il s’appauvrisse de manière symptomatique quand apparaissent les quelques rares dialogues. C’est d’autant plus troublant que si l’usage presque abusif de la culture classique dans le texte semble tirer un trait d’union entre le passé et le présent, cette indigence des dialogues semble au contraire opposer une ère moderne où l’on parle mal et en peu de mots à une narration riche où les références au passé sont légions.

Ainsi, Peau d’ogre n’est pas parfait, mais si les courants qui l’emportent l’empêchent lui aussi d’éviter certains écueils, leur bouillonnement porte jusqu’à nous l’écume des beaux livres. Et puisque Eggericx nous offre de croiser Persephone parmi les hôtesses de la Place de Clichy, on serait vraiment trop bête de refuser cette plongée dans des bas-fonds merveilleux.