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jeudi 18 décembre 2014

Bourgeois & soldats

Novembre 1918, Une révolution allemande
Livre I. Bourgeois & soldats
d’Alfred Döblin

L’autre oeuvre de Döblin

Döblin, en France, est l’auteur d’un seul livre, Berlin Alexanderplatz, lequel, d’ailleurs, ne m’avait fait qu’une impression mitigée. Il aura fallu que je visite Berlin un 11 Novembre pour avoir de nouveau envie de me confronter à la prose de l’Allemand. Un choix à moitié judicieux puisque ce premier livre de la tétralogie qu’il consacre à la révolution de Novembre 1918 — révolution avortée puisque allemande, comme le sous-entend l’ironique sous-titre Une révolution allemande si on l’oppose à la Révolution française ou la Révolution russe, par exemple — se déroulera principalement en Alsace tandis que les troupes allemandes s’apprêtent à en partir.

Döblin a rédigé ce texte en France, où il demeurait en exil, à partir de 1937. Le premier livre, qui nous intéresse ici, Bourgeois & soldats fut publié dès 1939 à Amsterdam mais ne fut plus réédité avant 1978 pour les lecteurs allemands ; il fallut attendre 2008 et une initiative des éditions Agone pour que cette oeuvre soit enfin traduite en français.

La République Socialiste Alsacienne

Immense fresque historique qui embrasse quelques mois en 2000 pages, Novembre 1918 débute le 10 novembre 1918 dans une Alsace encore allemande où les troupes attendent l’armistice. On est en plein roman social et historique : Döblin pioche çà et là ses personnages (deux officiers blessés, une nurse, un marin insurgé, quelques soldats du rang et des civils tant français qu’allemands) et nous raconte ce pan de l’histoire méconnu, ces quelques semaines où se jouent la fin d’un conflit mondial, le passage d’une région d’un Etat à un autre, où chute un empire et naît une république. Dans une première partie remarquable, Döblin, qui sait vous poser une ambiance, évoque avec bonheur les conseils de soldats d’une armée qui a implosé, détrôné ses gradés et envisage pour une semaine d’instaurer en Alsace une république indépendante, ni française, ni allemande ; uniquement socialiste. Il conte les brassards rouges qui défilent dans les rues euphoriques, le retour des marins mutins dont les voix retentissent dans les conseils municipaux et il raconte le drapeau rouge qu’on hisse tout là-haut sur la flèche de la cathédrale de Strasbourg.

Mais ce n’est qu’un prélude. On sait inéluctable l’arrivée des Français et les convois d’Allemands s’en retournent à Berlin où se jouera dans les prochains tomes la vraie révolution ; les gueules cassées retrouvent leurs familles déchirées, les amours se défont et les illusions ont perdu une première bataille ; la seconde partie est plus grave. Moins entraînante aussi lorsque Döblin se fait plus historien que romancier et consacre des chapitres entiers à Foch ou à Barrès, quand il décrit in extenso l’organisation alsacienne et énumère chaque division de l’appareil administratif allemand. A la fin se dessinent les luttes entre les différents partis qui devront se livrer bataille durant les quelques temps où l’Allemagne oscillera entre la révolution socialiste et la république de Weimar.

Une affaire à suivre

A la lecture de Bourgeois & soldats, on sent qu’on ne lit jamais qu’un premier acte : Döblin campe ses principaux personnages et établit déjà des relations dont on imagine qu’elles seront développées au cours des prochains livres. Il en profite pour nous livrer aussi quelques pages magnifiques. On les pioche dans ces longues scènes où pendant plusieurs pages, l’auteur nous décrit l’atmosphère des villes et nous la rend à la manière d’un peintre ou bien d’un cinéaste ; et dans certains dialogues, aussi, tels que celui où le lieutenant Becker raconte à son ami Maus comment la guerre l’a changé.

Il faudra lire la suite. Car Döblin montre avec ce livre qu’il n’est pas l’homme d’une unique oeuvre. A vrai dire, j’ai trouvé celle-ci supérieure, dans une large mesure, à Berlin Alexanderplatz. Son écriture y est plus belle, ses personnages plus singuliers que l’effroyable Franz Biberkopf. Mais on sent bien le même auteur, qui se disait appartenir à la nation des pauvres, soucieux de la cause ouvrière : ses mots pétillent quand il parle de révolution !



vendredi 28 novembre 2014

La Messe de l'athée

La Messe de l’athée
de Honorée de Balzac

Dévouement et dévotion

Les éditions Manucius proposent une jolie petite nouvelle tirée des Scènes de la vie parisienne. Rédigé par Balzac dans la fièvre d’une nuit du début de l’année 1836, ce « jet de génie » (c’est l’éditeur qui le dit dans sa préface) est sans doute moins que le « miracle » annoncé. Ce n’est pas bien grave, mais pourquoi se sent-on toujours obligé de crier au miracle et de faire tout un flan à propos du moindre texte rédigé par un « grand écrivain » ? Est-ce qu’un texte comme celui-ci, étant donné sa genèse, plutôt sa spontanéité, ne pourrait pas se contenter d’être simplement charmant, ou même mineur, sans qu’on y voit scandal ? Certes, il faut vendre…

Revenons pourtant à cette Messe de l’athée, presque construite à la manière d’un roman policier. Le célèbre chirurgien français Desplein est un athée « comme les gens religieux n’admettent pas qu’il puisse y avoir d’athées » (indication qui m’a d’autant plus plu que ma propre mère, croyante, a longtemps refusé mon athéisme, incapable d’imaginer que la chair de sa chair ne puisse absolument pas croire en Dieu, et pas même en un dieu, même pas un tout petit peu) : « Desplein n’était pas dans le doute, il affirmait. » Or, voilà que le disciple, le « Séide », même, de cet imminent athée le voit entrer à Saint-Sulpice et s’agenouillant devant la vierge, la prier avec dévotion.

Epais mystère ! et dont la solution, cousue de fil blanc, ne surprendra que dans la mesure où elle est tout ce qu’il y a de moins surprenant : le bon docteur Desplein doit sa réussite à un homme, fervent catholique (et Auvergnat qui plus est !), dont il honore la mémoire en fondant quatre messes annuelles. 2 + x = 4, trouvez x

C’est bel et bien le « portrait exemplaire de la bonté, de la gratitude et de la fidélité » annoncé par la quatrième de couverture, mais pour le « miracle » et le « génie » de la préface, c’est peut-être un peu court… Reste pourtant un joli texte, une « Scène » sans autre prétention, sûrement, que d’en être une, une belle histoire et, notamment au début du texte, quelques réflexions intéressantes sur la postérité.

Et une question aussi : si comme le professeur Desplein, vous ne croyez pas en Dieu, et « encore moins à l’homme », rencontrer un homme bon qui vous fera croire en eux vous fera-t-il croire en Dieu ?



mardi 23 septembre 2014

Petite table, sois mise !

Petite table, sois mise !
d’Anne Serre

Les monstres gentils

Il règne dans le roman d’Anne Serre, dont le titre emprunte aux Frères Grimm, la joie et l’innocence des contes de notre enfance : quoiqu’on y croise des ogres, des marâtres et de vilaines sorcières, on n’en retient qu’une fin heureuse et l’atmosphère magique. C’est pourtant un étrange repas que l’on servait en juillet 67 sur la table luisante, « toujours cirée et brillante comme un lac gelé » de la rue Alban-Berg puisque c’était principalement maman qui s’y allongeait nue, « ayant frotté sa toison avec une huile qui la rendait fauve et brillante » et se pâmant déjà, appelait ses filles « d’une voix tour à tour mourante, affolée, suppliante ». Les filles, elles, préféraient papa, dont le sexe « faisait [leurs] délices » :

« Sa forme exemplaire se dressait avec une telle autorité, les plaisirs qu’il nous dispensait étaient si vifs, que je me souviens du tapis à grosses fleurs de son bureau comme d’un jardin bien supérieur à ceux de Le Nôtre. »

Ainsi, la narratrice, grandie depuis, mais qui, dans cette première partie où elle nous évoque son enfance, semble avoir conservé sa voix d’enfant, remplie de juvénile allégresse et comme encore tout habitée par la gaieté que suscitait en elle la vision de ces sexes dont elle s’amusait comme de drôles de jouets, a goûté avec ses deux soeurs, Ingrid et Chloé, aux joies d’une sexualité à la fois enfantine et familiale qu’elle et Anne Serre se garderont toujours d’appeler l’une pédophilie et l’autre inceste. C’est que ces termes, qui nous évoquent les pires horreurs, semblent bien peu adaptés à ce récit enlevé, joyeux, moins érotique peut-être (quoiqu’on éprouve, à la lecture de certaines scènes, des picotements qu’on sait coupables) qu’il est amusant et même presque attendrissant tant une insouciante bonne humeur semble flotter dans cette famille où l’on se promène nu, où l’on ausculte ses enfants afin de déterminer laquelle « aura le plus de dispositions pour être sodomisée » et où l’on s’adonne dans l’intimité ou avec le concours d’amis — et même de psychologues lorsque quelqu’un se met en tête d’avertir les institutions que l’on pratique avec les enfants de cette famille des choses qu’on ne devrait pas faire avec eux — à des orgies monumentales. C’est que, sous la plume de la narratrice (qui par ailleurs évoque la chose avec un rare talent) tout cela n’a strictement rien d’anormal (« vivre, c’était cela ») : cette famille est une fête et le lecteur assiste à ses bacchanales sans jamais se sentir voyeur ; ni juge, ni compatissant, ni contempteur.

Gueule de bois

Pourtant, tout bascule à la fin de la première partie dont la dernière phrase (« Il n’est pas facile d’attraper les poissons fuyants du réel ; il arrive que pour les saisir, on ait à mimer l’inconséquence, ou l’oubli. ») nous donne un avant de goût de la seconde.

Elle est plus sombre, plus introspective et malheureusement plus banale, car presque nécessaire — quoiqu’elle le soit peut-être plus pour l’auteur que pour nous. En nous mettant en scène la narratrice quelques années plus tard, elle nous présente l’enfant heureuse qui raffolait des sexes de son papa et de Pierre Peloup devenue une ado perturbée, fugueuse à quinze ans, incapable d’aimer à dix-sept, et dont la soeur, mariée, évite pudiquement d’évoquer le tabou de leur enfance. Leurs parents sont morts et les deux jeunes adultes tressent au fil des conversations où elles contournent soigneusement ce passé commun « un petit filet destiné à recevoir, à reposer [leurs] corps épuisés ». On est donc définitivement sorti du conte. Anne Serre nous montre les choses qu’on sait et semble se défendre : non, son roman n’est pas une apologie de la sexualité infantile ; oui, ces pratiques ont des conséquences graves sur les enfants qui les subissent. Cette fin en gueule de bois après les longs excès de l’enfance, elle s’imposait sans doute pour éviter certaines accusations ou pour réinjecter un peu de sérieux dans un sujet grave et casse-gueule qu’on avait pourtant traité jusqu’ici avec tant de réjouissante légèreté. Mais le lecteur, emporté lui aussi par cette vague d’allégresse sur laquelle surfait la première partie, transporté dans ce monde parfait où tout semblait étrange mais aller pour le mieux, il subit lui aussi de plein fouet les contrecoups de sa griserie et il range le livre un peu triste, comme après une trop grosse soirée, on rentre en titubant chez soi où nous attendent tous nos soucis.



mercredi 25 juin 2014

Pierre-Crignasse

Pierre-Crignasse, ou histoires drôles et dessins cocasses
de Fil & Atak

Contes cruels pour vieux enfants

« Chers enfants, petits et grands,
Êtes-vous bien reconnaissants
À l’école d’aller repus,
Éclairés, ayant bien bu,
Non pas comme ces sauvageons,
Pieds nus, pauvres et maigrichons,
Ayant un tigre pour monture ?
Embrassez-vous mémé sans mesure ?
Le Bon Dieu vous le remerciez
Qui vous a faits si potelés ?
Bref, avez-vous été bien sages ?
Si OUI, alors à vous ce bel ouvrage !
 »

Présenté par les éditions Frémok et disponible dans le cadre de l’opération SBAM !, Pierre-Crignasse est un faux livre pour enfants à ne pas mettre entre toutes les mains. Cruel et facilement raciste, il conte avec un réjouissant sadisme les histoires de pauvres enfants horriblement punis pour n’être pas parfaits.

Sur le modèle des livres de morale que nous ne connaissons plus — au premier rang desquels figure celui du Dr. Hoffmann dont le Struwwelpeter inspire ce Pierre-Crignasse —, il promet un châtiment sordide aux vilains garnements et de belles récompenses aux enfants sages. Ainsi, les enfants violents se font mordre par les chiens, les distraits laissent voguer leurs devoirs jusqu’en Amérique et entraînent l’invasion des Indiens qui les réduisent en esclavage grâce au savoir acquis, d’autres qui se moquent d’un bon sauvage en visite sont trempés dans un encrier par le bon Saint Nicolas… Pas de secret, pour recevoir sa X-Box à Noël, il faut être bon comme ce pauvre Justin, « c’est pas de l’intox » ! Y a tout de même une morale !

Le texte d’Atak est entièrement versifié — très pauvrement, mais cela contribue à l’aspect parodique de la chose — et parfois hilarant (« Il fouette sa mère, elle en déduit : / “Mon Fritz n’est pas Œdipe, lui” »), tandis que les dessins délicieusement rétros de Fil sont truffés de détails cocasses et féroces. Le tout est bien sûr plein de mauvais esprit et à lire au troisième degré au moins.

Bien sûr, Pierre-Crignasse n’a rien du chef d’oeuvre du neuvième art, mais c’est une jolie curiosité qu’on serait bien bête de ne pas acquérir pour seulement deux euros le temps que durera l’opération SBAM !. Alors, si on peut soutenir un petit éditeur indépendant en s’octroyant un petit plaisir coupable, ça vaut largement le coup d’œil ! D’autant que l’édition est soignée.



lundi 2 juin 2014

Sur les falaises de marbre

Sur les falaises de marbre
d’Ernst Jünger

L’ordre des choses

Au pied des falaises de marbre, la Marina baigne les siens dans une mer sage. Sur ce site idyllique, les créatures vivent dans un ordre qui confine à l’osmose. La Marina est une terre cultivée : sur ses coteaux, poussent des vignobles dont on boit le produit des fruits comme des sages à l’automne et comme des fous au printemps ; les hommes et les animaux les plus féroces s’y côtoient en bonne entente et même les vipères fer de lance sont indolentes, presque amicales, et même secourables parfois — d’ailleurs, les enfants les nourrissent de lait ; et quant aux hommes, ils vivent dans des prieurés, des ermitages comme celui dans lequel le narrateur anonyme et frère Othon travaillent à leur herbier, nommant les plantes qui poussent follement dans la contrée, comme pour y rétablir un ordre naturel.

Jünger use de tout son art, de tout ce qu’une certaine tradition du romantisme allemand met à sa disposition pour décrire la merveille de tous ces paysages pourtant si peu allemands. Mais ce qu’il décrit mieux encore, et qui constitue l’objet de ce roman, c’est l’avancée d’une force corruptrice, la menace anarchiste qui point par-delà les falaises de marbre, rampant déjà sur la Campagna dont la « ceinture de prairies s’étendait comme un haut tapis de fleurs où le bétail paissait en lents troupeaux et semblait nager dans l’écume aux mille teintes » : depuis les forêts épaisses de la Maurétanie, le Grand Forestier amasse ses troupes de mercenaires et répand partout la terreur et la destruction.

Fable anti-nazie ?

Dans sa figure invisible — car il n’est jamais qu’évoqué : Jünger s’en tient aux recettes éprouvées des meilleurs films d’horreur, où l’on préfère masquer le mal à l’origine de la terreur omniprésente (« Un nuage de crainte le voilait, et je suis persuadé que c’est là qu’il fallait voir sa force, bien plus qu’en sa personne même. ») — dans sa figure invisible, donc, certains ont voulu voir Adolf Hitler qui préparait l’invasion de la Pologne lorsque le livre fut rédigé. Jünger établissait quant à lui un parallèle entre son personnage et Staline.

Il est vrai que l’on peut voir dans Sur les falaises de marbre une dénonciation de l’Allemagne nazie et plus généralement, des totalitarismes :

« C’était là justement un trait magistral du grand Forestier : il administrait la frayeur par doses légères, qu’il augmentait peu à peu, et dont le but était de paralyser la force de résistance. Le rôle qu’il jouait dans ces troubles savamment préparés à l’abri de ses forêts était celui d’une puissance d’ordre, car tandis que ses agents inférieurs, installés dans les ligues des bergers, grossissaient l’élément anarchique, les initiés pénétraient dans les emplois des magistratures, et jusque dans les cloîtres, où l’on voyait en eux des esprits énergiques appelés à mettre la populace à raison.

Le grand Forestier ressemblait ainsi à un médecin criminel qui d’abord provoque le mal, pour ensuite porter au malade les coups dont il a le projet.
 »

Toute ressemblance avec les mois suivants les élections de 1933, durant lesquels des militants nazis s’en prirent aux gouvernements locaux qui n’étaient pas passés sous le contrôle du NSDAP pour que le pouvoir central les déclare incapables de faire face aux troubles et les remplace aussitôt, n’est sans doute pas fortuite — et l’on peut voir que la même technique continue aujourd’hui d’être utilisée par les partis populistes qui se présentent comme le remède aux troubles qu’ils contribuent eux-mêmes à créer au sein de la société.

Eloge de la destruction

Toutefois, ce serait certainement une erreur de réduire Sur les falaises de marbre à une allégorie politique. Le roman de Jünger est bien plus. Le propos de son auteur semble en effet plus ambitieux : plutôt que de dénoncer les forces de destruction qui frappent sans cesse, dans les périodes troubles, l’ordre des éléments, éteignent la puissance de l’esprit, Jünger reconnait leur maléfique nécessité : « L’ordre humain ressemble au Cosmos en ceci, que de temps en temps, pour renaître à neuf, il lui faut plonger dans la flamme. » Il n’en fait pas l’apologie ; en aucun cas. Mais il va jusqu’à voir le sens de la vie dans ce besoin de « recommencer la création dans le périssable, comme l’enfant répète en son jeu le travail paternel. » Et en effet, la splendide Marina ne risquerait-elle pas de tomber dans l’indolence de ses serpents si elle ne sentait sur sa nuque le souffle de la destruction.

C’est à cette destruction, alors, qu’est conditionnée pour Jünger la survivance de l’âge d’or, plein d’ordre, de savoir et de raffinement, que traverse la Marina. Ainsi, par un des nombreux emprunts que l’auteur fait au fantastique, voire à une sorte de réalisme magique, il invente un procédé qui conserve les textes en les brûlant à l’aide d’un rayon magique reproduisant la lumière du soleil. Et le roman lui-même n’est-il pas le souvenir d’une époque magnifiée pour ainsi dire par « la soudaine épouvante qui [la] termina » ? Le livre tout entier se présente donc comme une nouvelle aurore qui succède à la nuit dans laquelle le Grand Forestier a plongé la Marina : par la qualité de son texte, Jünger oppose sa prose délicate au « sabir où s’était mêlé ce que toutes les langues ont de pire et qui semblait pétri de fange sanglante » employé par les sbires du Grand Forestier.

A propos du plus sage de ses personnages, Jünger fait dire « que pour de telles natures, la destruction n’a rien d’effrayant, et qu’elles étaient créées pour pénétrer dans les flammes comme on entre par le portail dans la maison de ses pères. » Or, c’est justement « comme on entre dans la paix de la maison paternelle » que le narrateur et frère Othon partent en exil à Alta-Plana après la destruction de leur pays et afin d’y écrire ce livre splendide dont les lignes racontent l’histoire magnifique d’une défaite (fabuleux passage du combat que se livrent les meutes de chiens au coeur de la bataille) et inspireront Buzzatti, Gracq et Coetzee, comme autant de lumières nées des ténèbres dans lesquelles étaient plongées le pays de Jünger. CQFD



vendredi 23 mai 2014

Ma mère, musicienne...

Ma Mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan
de Louis Wolfson

Le journal d’une autre

Louis Wolfson est un schizophrène. Peut-être ne devrait-on pas le savoir pour mieux découvrir cette oeuvre, mais après tout, c’est ce que l’on apprendra en premier lieu en se renseignant sur son auteur. Et puisque ce livre contient bien quelque chose d’un petit peu fou, ce n’est pas tomber dans les excès de Sainte-Beuve que de le lire en gardant cette information à l’esprit ; au contraire, on ne l’en appréciera que plus. Du reste, l’auteur ne fait rien pour dissimuler. Son premier livre, paru en 1970, s’appelait Le Schizo et les langues et avait été salué notamment par Deleuze, Queneau, Le Clézio, Paul Auster et Foucault. Wolfson, qui est américain, et à qui les électro-chocs qu’il avait subis étant jeune dans le cadre de sa thérapie avaient rendu l’anglais insupportable y racontait en français comment il traduisait instantanément sa langue maternelle dans un sabir de français, d’allemand, de russe et d’hébreu et utilisait ce système au quotidien.

Son second ouvrage au titre interminable, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan, aussi rédigé en français dans les années 80 et récemment re-publié chez Attila (désormais Le Tripode), est un récit d’un autre genre. Il se présente comme un journal, et même comme le journal d’un autre. En effet, Wolfson emprunte les brèves notes que sa mère a laissées entre novembre 1975 — quand on lui diagnostique un cancer de l’utérus — et mai 1977 — quand elle en meurt — pour se raconter lui selon sa chronologie à elle. Le procédé a quelque chose de génial : il met en rapport et fait cohabiter les événements les plus triviaux et les faits les plus graves. Ainsi, tandis que sa mère, laconique, note les dates et l’objet de ses différentes opérations, le fils, de son côté, raconte par le menu ses visites à l’hippodrome où il se rend régulièrement pour dilapider sa modeste pension d’invalidité dans des paris abracadabrants. Qu’on imagine un récit de guerre dans lequel le narrateur nous raconterait que, le 6 juin 1944, il s’est promené au bord d’un lac, ou a mangé une poire, sans jamais nous parler de batailles et de mort : c’est à peu près l’effet que produit ce journal de l’agonie d’une autre.

Or, voilà précisément ce qui frappe : comme la vie continue, modeste et routinière, indifférente au tragique des événements l’entourant. La maladie de Rose, parce qu’elle dure trop longtemps, devient un parfait non-évènement, comme ces conflits du Proche Orient qui s’enlisent et dont on s’indiffère : l’essentiel n’est pas là, semble affirmer Wolfson, et on ne peut qu’y souscrire. Sur le rabat, une phrase de Paul Auster à propos d’un des livres de Wolfson affirme que c’est « une de ces oeuvres rares qui peuvent modifier notre perception du monde ». C’est exactement cela.

Les bruits d’un monde assourdissant


Une autre phrase, de Pontalis, s’étonne sur le même rabat : « Comme il sait invoquer sa “folie” pour parvenir à ses fins ! », et c’est tout à fait cela aussi. Car non seulement Wolfson joue de son apparente incapacité à distinguer l’important du banal pour nous faire nous interroger — pourquoi l’agonie de Rose serait plus importante qu’une course de chevaux, pourquoi mériterait-elle qu’on s’y intéresse plus longuement ? après tout, elle ne fait que mourir ; il n’y a rien de plus commun —, mais il en profite aussi pour se couvrir de la folie comme on brandit une excuse pour justifier le personnage plutôt exécrable qu’il incarne dans son livre. Louis Wolfson, en effet, est semblable à nombre de ces anti-héros que l’on rencontre trop souvent dans une certaine littérature américaine. Il est raciste, paranoïaque, névrosé… mais tous ces excès qui rendraient insupportable n’importe quel personnage de fiction, ici sont acceptables au seul prétexte que c’est vrai : l’auteur est fou. Quoiqu’on s’offusque, on lui pardonne donc de traiter de « sale nigger » le chauffeur de bus qui le ramène chez lui, on s’amuse de sa haine des infirmières qui violent leurs patients « analement, rectalement, et ça impunément », et l’on se prend même à se passionner pour ces courses de cheveux sur lesquelles il parie tantôt sur Noble Welcome quand une ministre israélienne visite les Etats-Unis, tantôt sur Steady Brave pour une fête commémorative, ou bien encore pour les jockeys québecquois quand approche le jour de l’indépendance du Québec, sans jamais tenir compte des côtes ou d’autres critères plus scientifiques.

A force se dessinent les traits d’un personnage aussi énervant que profondément touchant. Mû par ses trois obsessions — les courses, sa haine de médecins en qui il n’a aucune confiance (il se persuade qu’un peu d’exercice aidera mieux sa mère que toutes leurs chimiothérapies) et la destruction atomique de la terre — qui l’occupent beaucoup, il trouve encore le temps de se plonger dans d’épais volumes de médecine, comme s’il commençait des études d’oncologie et espérait ainsi sauver sa mère. Avec une sorte d’intime détachement, il évoque ses rapports à celle-ci, à son beau-père, et à un monde qu’il ne perçoit jamais qu’à travers les écouteurs stéthoscopiques du walkman qu’il écoute en permanence pour ne pas entendre cette langue qui le rend fou. Il est comme en-dehors, quand bien même il devrait être le plus concerné. Et c’est cette capacité d’abstraction, bien involontaire prétend-il, qui nous permet de porter nous aussi sur ce monde un regard neuf. Ce livre est un walkman filtrant pour nous les bruits d’un monde assourdissant.

lundi 28 avril 2014

La tentation de Saint Antoine

La Tentation de Saint Antoine
de Gustave Flaubert

L’oeuvre d’une vie

La Tentation de Saint Antoine est une oeuvre étrange. Selon Claudine Gothot-Mersch, auteur de l’introduction de l’édition Folio, par ailleurs très documentée — peut-être même trop, ou bien de façon mal pensée puisqu’elle oblige le lecteur à d’incessants renvois entre les notes, le dossier et le lexique des noms propres placés en fin d’ouvrage —, la Tentation aurait dû être la première oeuvre de Flaubert. C’est en tout cas la première qu’il soumettra à un éditeur, dont le refus l’affectera tant qu’il aurait été tenté de renoncer à l’écriture. De fait, entre 1849 et 1851, il n’écrira plus ; la Tentation de nombreuses fois remaniée, ne paraîtra qu’en 1874, après que Flaubert se sera déjà fait connaître — et de quelle manière ! — avec Madame Bovary, Salammbô et L’éducation sentimentale. Flaubert dira de la Tentation que c’est l’oeuvre de toute sa vie ; pourtant, coincée entre ces trois chefs d’oeuvre et Bouvard et Pécuchet, elle ressemble certainement davantage à la cinquième roue du carrosse flaubertien, ainsi qu’à un espoir pour tous les jeunes écrivains.

De cette oeuvre, on sait qu’elle a été inspirée à Flaubert par la vision, lors d’un voyage effectué en 1845, du tableau homonyme peint par Bruegel. Ce qu’on sait moins, mais que Gothot-Mersch nous apprend, c’est qu’elle constitue en quelque sorte l’aboutissement des premières oeuvres du jeune Flaubert qui avait visité plusieurs fois depuis ses 13 ans le thème faustien du diable tentant son héros. Flaubert trouve donc dans la légende de Saint Antoine une très jolie illustration de son obsession : l’action se déroule peu après le Concile de Nicée et Antoine, retiré sur sa colline, est visité par le diable qui essaye de tenter l’anachorète et de faire vaciller sa foi.

Les dieux sont morts ! Vive Dieu !

Les tableaux se succèdent à travers les rêves d’Antoine, ployant d’abord devant les sept péchés capitaux, puis confronté à toutes sortes de visions hallucinatoires qui le feront plus d’une fois flancher. Ainsi, après que l’ermite affamé aura voulu boire et mangé, jouir du corps de la Reine de Saba, être reconnu pour son oeuvre à Nicée et répandre le sang des ariens, flanchant donc sacrément vis-à-vis de ses voeux, le voilà aux prises avec les représentants des différentes gnoses et hérésies chrétiennes rejetées par le Concile de Nicée. C’est une succession savante de personnages historiques qui présentent la diversité de leurs dogmes en quelques répliques. Les disciples d’Arius affirment que le Christ est une création du Père et non consubstantiel à Lui, tandis que les carpocratiens prétendent que l’âme doit tout expérimenter avant la mort, y compris la plus grande débauche, ou qu’Apollonius paraît en se voulant rival du Christ. Viendront ensuite Bouddha, puis les dieux antiques, l’Ormuz persan, l’Isis égyptienne, les dieux grecs et romains de Neptune à un Apollon aux cheveux blancs et une Vénus grelottante et violacée qui défilent et meurent les uns après les autres, annonçant le sacre et le triomphe du Christ.

La fin de l’Histoire ?

Annonçant le triomphe du Christ ? Ou bien marquant sa similitude avec les anciens dieux ? C’est que, tout au long de ce défilé, on ne peut que remarquer les ressemblances frappantes entre les uns et l’autre. Que veut donc faire Flaubert en rapprochant sans cesse le dieu des chrétiens des myriades d’autres dieux qu’il a remplacés ? Affirmer sa supériorité ou le moquer en en faisant un cousin des idoles les plus ridicules dont il porte encore certains des traits, comme le lointain descendant d’une lignée consanguine ? Et pourquoi donc cette mort superbe et spectaculaire des anciens dieux n’est pas suivie, comme on pourrait donc s’y attendre, par l’avènement du dieu chrétien, mais au contraire par l’arrivée du diable qui souligne pour Antoine, de plus en plus perdu, les failles bien connues des dogmes qu’il accepte ? La figure du Christ rayonnera finalement, mais seulement après qu’un ultime défilé ait lieu : celui des bêtes fantastiques. Sphinx, chimères, catoblépas, griffon, basilic, shaduzag… se succèdent devant un Antoine médusé par ce songe qui semble si réel. Là encore, que penser du fait que le Christ ne surgisse au bout de la nuit qu’après que la dernière de ces bêtes aura disparu ? Est-ce à dire qu’il est l’une d’entre elles ? Et plus confondant encore : le voilà, qui apparaît avec le lever du soleil, dieu païen par excellence, et alors même qu’Antoine affirme son désir fervent… d’ « être la matière » !

Qui donc du Christ ou du Tentateur a gagné ? Quel est le sens de ce songe magnifique ? On le disait : La Tentation de Saint Antoine est une oeuvre étrange.

Songes d’une nuit d’été

Etrange aussi par sa forme. Très tôt, dès la première version rejetée par les éditeurs, Flaubert décide de lui donner les atours d’un drame (influence de Faust ?). Mais si les noms des personnages précèdent bien toujours les répliques dialoguées, si les didascalies se distinguent bien du texte, l’ensemble est parfaitement injouable ! Quel metteur en scène, quel décorateur, quel costumier pourraient transposer Antoine de sa colline aux palais dorés de la Reine de Saba, puis sur l’Olympe, faire défiler devant lui les dieux et les bêtes fantastiques ? Et que dire de ces indications scéniques auxquelles se mêlent du récit, des descriptions, voire même les réflexions personnelles de l’auteur redevenu romancier ?

Oui, cette Tentation est bien étrange ! Etrange comme le sont les rêves à la signification obscure où l’extraordinaire semble toujours réel, palpable et dans lequel tout se fond : dieux, héros, pensées philosophiques, animaux fantastiques, intuitions métaphysiques, souvenirs, désirs et peur. Mais c’est bien de cela qu’il s’agit : la tentation de Saint Antoine n’est-elle pas un rêve, un vaste délire mystique qui dure une nuit ? Voilà donc ce que Flaubert nous offre : un rêve superbe que l’on veut voir encore et à propos duquel on laissera volontiers s’étriper tous les psychanalystes quant à sa signification pour autant qu’ils acceptent de nous permettre de profiter jusqu’au bout de son étrange et fascinante beauté.



mardi 25 mars 2014

Ma générosité à ses limites

Lisant avec beaucoup de bonheur Agacements mécaniques, je me dis qu’il est tout à fait exclu que j’essaye de publier un jour un recueil de bons mots : je passe beaucoup trop de temps à les chercher pour les livrer sans que vous deviez vous farcir aussi tous les mauvais !


lundi 24 février 2014

La vague

La Vague
de Hubert Mingarelli
vu par Barthélémy Toguo

Une histoire de marins

Les éditions du Chemin de fer font tout pour qu’on les aime. Ouvrant leur catalogue à des auteurs confirmés ainsi qu’à d’autres plus confidentiels, elles proposent de courts textes mis en image par des illustrateurs contemporains, et font ainsi du livre un objet soigné comme une boîte à bijoux, avec son papier cartonné et un élégant rabat qui vient couver le précieux texte.

Hubert Mingarelli, fort de son Prix Medicis pour Quatre soldats et auteur déjà d’une jolie liste d’oeuvres publiées chez différents éditeurs, relève clairement de la première catégorie : le monsieur a de la bouteille. Nous ne l’avions pourtant jamais lu et la soixantaine de pages de La vague nous offrait une belle occasion de combler cette lacune.

Wikipedia nous apprend que Mingarelli réside dans un hameau alpin ; l’action de sa nouvelle se déroule en mer. Le narrateur et Tjaden sont deux marins dont le bateau s’apprête à faire escale à Haïti. Ils rêvent déjà des joies que leur offrira la terre ferme, lesquelles s’incarnent dans la séduisante perspective d’une nuit passée dans un bordel, quand une énorme vague soulève le navire et le coeur d’un gradé. Quand la peur redescend en même temps que les estomacs, le ton monte au cours d’une brève altercation dont il résultera que Tjaden et le narrateur seront consignés à bord. Adieu veau, vache, cochon…

Escale à Haïti

La vague raconte les conséquences de la vague, cette nuit qui aurait dû se passer à bord et dans l’ennui si un guide n’avait proposé à Tjaden et au narrateur de les distraire de leurs rêves de poulets en leur livrant à bord la poule dont ils rêvaient. Par la suite, il ne se passe pas grand chose. On partage quelques rêves, on fume des cigarettes qu'on échange contre des confidences, et même si quelque drame semble survenir, il reste un vague indéfini. Ses suites, s’il y en a, se dévoileront plus tard. Car cette nouvelle ressemble à un épisode qu’on pourrait penser arraché à un ensemble plus long. D’ailleurs, si Mingarelli ne construit pas ses personnages au sens où l’on a coutume de l’entendre, ceux-ci semblent déjà avoir une épaisseur, un passé, des relations les nouent déjà, leur personnalité est affirmée. On les prend comme en cours de route et on les abandonne comme si on avait ouvert un gros roman au hasard, chez le libraire ; un roman que l’on n’aurait fermé que pour passer à la caisse avant de le rouvrir chez soi.

C’est une expérience de lecture étrange mais étrangement plaisante. Le texte est sobre, mais soigné, agréable. Son succès réside pour beaucoup dans l’ambiance que Mingarelli parvient parfaitement à poser, quelque chose où le doux le dispute au rugueux, à la manière d'un mauvais lit quand on est exténué ; l'ADN finalement assez classique, mais toujours efficace de ces histoires de marins qu'on aime tant. Et les très belles illustrations de Barthélémy Toguo contribuent à transposer cette histoire simple dans une atmosphère onirique, presque mystique, avec ces femmes qui ressemblent à des divinités hindoues. Le texte et les dessins s’entrelacent ; ensemble, c’est un très agréable moment qu’offrent les éditions du Chemin de fer, auxquelles on reviendra.



lundi 10 février 2014

Le désordre azerty

Le désordre azerty
d’Eric Chevillard

Chevillard vous ment

Eric Chevillard est un menteur ! Dès la première page de son dernier ouvrage, consacrée au mot Aspe (ou Asple, précise-t-il), il évoque un dictionnaire, par ailleurs parcellaire, ou bien suffisamment ancien pour ne pas contenir des mots tels qu’Asopia ou surtout Aspartam — on flaire déjà la supercherie… Puis, par la suite, il mentionne l’air de rien des brouillons qui s’entassent dans une corbeille à papiers. C’est cet aveu qui l’accable ! Car, si vraiment ce monsieur use d’un dictionnaire — et admettant, comme il le revendique, qu’il le prenne dans le bon sens —, et plus encore s’il écrit à la main, c’est-à-dire au stylo, alors quel besoin avait-il d’organiser les rubriques de son texte selon l’agencement des lettres du clavier français ? De fait, Le désordre azerty est un sacré bordel qui empêche tout lecteur non-dactylo de parier sur le mot qu’aura choisi l’auteur pour illustrer la lettre à venir. C’est le priver de la moitié du plaisir que l’on trouve d’habitude à parcourir un abécédaire ! D’ailleurs, comment appelle-t-on un abécédaire qui débuterait par les lettres AZERTY ? (J’ai cru, en parcourant la dernière ligne du premier paragraphe de la chronique que Nathalie Crom fait de l’ouvrage dans le Telerama n°3338, que le terme consacré était « azertyuio », y voyant quelque charmant italianisme. Mensonge encore ! UIO ne sont que les trois lettres qui suivent le Y selon le même ordonnancement. Madame Crom se montre originale et savante, mais je la perce à jour !)

En effet, quelle sorte de plaisir pervers pourrait-on éprouver à parcourir l’abécédaire fourni par un auteur auquel on ne pourrait pas s’identifier, ou alors seulement à retardement ? Se retrouver ainsi privé de cette joie qui consiste à voir se dessiner, entre l’auteur et nous, une réelle connivence, c’est proprement insupportable. Ne pas pouvoir s’émerveiller de retrouver l’auteur en nous en s’écriant « Tiens,
comme moi, il a choisi barbiturique pour le B ! », mais devoir se faire plagiaire quand on constate après coup — mais c’est déjà trop tard ! — que nous aussi nous aurions choisi, comme lui le mot banc— car certainement, nous l’aurions choisi, si seulement nous avions su que le B succédait au V dans votre classement —, cela s’apparente, sachez-le Monsieur Chevillard, à une insulte, tout simplement. On ne peut pas maltraiter ainsi son lecteur !

Chevillard ne respecte rien

Et cela ne s’arrête pas là, en terme de tromperie ! Prenons le banc puisque nous l’évoquions plus haut : en est-il le moins du monde question dans la rubrique qu’on lui croit consacrée ? A peine ! Tout juste devient-il un prétexte pour évoquer Beckett (qui aurait tout aussi bien pu être un B, notez-le !), chez qui l’on retrouve ce siège plus souvent, semble-t-il, qu’ailleurs, tant ses personnages ne font jamais rien d’autre qu’attendre. C’est une feinte, encore une fois ! D’ailleurs, abandonnant enfin ce banc où l’on ne peut décidément pas s’asseoir, et croyant toucher à la fin du livre — ne reste que le N… décliné en trois temps —, voilà qu’on est pris de l’irrépressible envie de (re)lire tout Beckett. Et la fin devient un début. C’est à n’y plus tenir !

Les pied-de-nez se succèdent. Paul Valéry voit sa marquise qui sortit à cinq heures se balader le cul tatoué en lançant des appels à la révolution. Prends-ça, le surréalisme ! Même quand il s’appuie sur la science pour démontrer l’inexistence de Dieu, l’auteur parvient encore à être original !

Aimez Chevillard !

Et si encore, ce livre consentait à être mauvais, alors nous pourrions tout simplement le haïr. Mais il fallait qu’il fusse encore réjouissant ! Tout d’abord, il est souvent drôle, même si curieusement, le chapitre consacré à l’humour est un de ceux qui m’a le moins marqué. On ne se tape pas le ventre, mais on sourit beaucoup : l’humour est ici fin, il réside plus souvent dans la formule que dans la situation ; on l’apprécie en se prétendant initié. Et puis, pour qui se toque de littérature, le livre prend parfois des accents de credo lorsque l’auteur aborde le style, évidemment, la littérature, ou bien encore le photographe.

Bien sûr, une telle oeuvre est forcément personnelle. Parfois, elle adopte des contours autobiographiques : c’est que l’auteur prend de l’âge ! Mais là encore, Chevillard nous divertit du sujet, ne semble vraiment se révéler que pour se montrer papa tendre, en admiration devant ses deux petites filles. Le reste du temps, il s’amuse et bien qu’on rechigne à l’avouer, il nous amuse aussi. Il ne se donne pas en spectacle, mais joue plutôt de son propre personnage. Ainsi, lorsque se découvrant quinquagénaire, il égraine ses souvenirs, ce n’est jamais que de l’anecdotique, un peu de domaine public, et toujours beaucoup d’humour. L’écrivain, qui n’aime pas l’exposition médiatique de l’auteur — une salve est adressée aux écrivains se servant de leur oeuvre comme d’un marchepied sur lequel hisser leur petite personne —, garde le contrôle de son image et ne lève jamais complètement le voile ; pour autant qu’il le lève — il est tellement menteur ! Même quand il livre quelques pages du journal qui accompagna une bonne partie de son existence, on n’y est pour son compte : rien de croquant à se mettre sous la dent, aucune Julie Gayet dans les tiroirs… Au lieu de cela, un vrai texte, de la littérature. Chez Chevillard, il semble qu’elle ne soit jamais poubelle ! Du coup, il fait de la biographie une énième feinte : c’est la lettre, non l’auteur, qui doit être importante. Ce monsieur est décidément obstiné à ne jamais rentrer dans les cases !

Au demeurant, qui s’en plaindrait ? Tant on prend plaisir à le lire. Ce dernier Chevillard était mon premier Chevillard ; ce ne sera pas le dernier ! L’auteur n’est plus à suivre ; il est à rattraper. Depuis longtemps, son Choir prend la poussière sur les étagères encombrées de ma bibliothèque : je l’avais acheté « par défaut », un jour où je cherchais Démolir Nisard chez un libraire qui ne l’avait pas. Depuis, mes doigts ont souvent glissé sur sa tranche ; gageons qu’ils l’arracheront bientôt pour le faire chuter de son piédestal. Alors, j’en maltraiterai la reliure, je souillerai ses pages de mes notes. Et je ne peux qu’espérer que je détesterai autant cet enfer-là que j’ai détesté cet azertyuio-ci ! (Puisqu’on peut tout oser…)



lundi 3 février 2014

Le livre de Leviathan

Le livre de Leviathan
de Peter Blegvad

Cosmic strip

Qu’est-ce donc que ce Livre de Leviathan ? Un nouvel évangile apocryphe, pêché dans quelque profonde grotte sous-marine et rédigé de la nageoire visqueuse d’un gigantesque monstre écaillé ? Une déclinaison mythologique de la chasse melvillienne, au terme de laquelle le pauvre Job réussirait bel et bien à pêcher le monstre à l’hameçon ? Ou bien peut-être le second volume de l’oeuvre de Hobbes, jusqu’alors inédite, et récemment découverte pour être publiée aussitôt et sans relecture par un éditeur avide ? Pourquoi pas même, une relecture du vieux mythe à la sauce moderne, par quelque historien-télé-évangéliste de sa propre doctrine, soucieux de nous dévoiler les périls qui menacent une France irrespectueuse des enseignements divins, comme c’est la mode en ce moment ? Devant un tel titre, on ne s’imagine rien que du très terrible, du retentissant, du frémissant, de l’ébouillantant, du soufre ! Et c’est avec surprise que l’on découvre une couverture rose et verte sur laquelle un chat au sourire bonhomme semble veiller comme un dieu tutélaire sur un bébé dodu dans sa barboteuse verte avec son lapin rose.

Leviathan - ou Levi, pour ses intimes et les disciples que nous serons bientôt -, c’est lui. Un bébé sans visage, donc, et qui correspond ainsi parfaitement à la description que Wikipédia fait du monstre biblique : « un monstre colossal […] dont la forme n'est pas précisée ; il peut être considéré comme l'évocation d'un cataclysme terrifiant capable de modifier la planète, et d'en bousculer l'ordre et la géographie, sinon d'anéantir le monde ».

Les aventures de ce tout petit frère de Peanuts ou de Calvin & Hobbes furent publiées sous forme de strip dans The Independent on Sunday entre 1991 et 1999. Aussitôt, la critique est dithyrambique ! Matt Groening, le papa des Simpsons, s’enflamme même pour l’oeuvre de Peter Blegvad, laquelle se voit vite affublée du titre de classique ! Il fallait donc qu’elle nous arrive et ce sont les éditions de L’Apocalypse - ça tombe bien ! - et Claro qui se chargent de nous fournir une version française. La lecture de certaines des bandes dans leur version originale permet de prendre conscience de l’ampleur de la tâche. Car après deux chapitres de facture plus classique, où l’on s’attarde sur les structures cognitives de Levi et une rivalité naissante avec son horrible grande soeur, tout devient vite affaire de jeux de mots et de pataphysique dans cette bande dessinée.


L’éducation pataphysique

Avec son chat, Levi visite les Enfers ; il effectue les premiers pas qui le précipitent définitivement hors du paradis ; il théorise les avantages insoupçonnés du déplacement à quatre patte, voyant dans le redressement une régression fatale ; il étudie la portée métaphysique du vélo d’appartement ; avec l’aide d’un Hegel ectoplasmique, il établit la composition de l’anti-Lapinou ; il chasse les tyrans, arme les animaux ; parfois, il se retrouve même pleine page, ligoté sur les rails où s’avancerait une locomotive folle pour peu que le dessin eût été animé ! On ne peut pas résumer un assemblage aussi hétéroclite autrement qu’en énumérant ainsi certains de ces composants. Il y a, dans toute cette oeuvre, une telle liberté de ton que l’auteur n’hésite pas à changer au moins deux fois l’apparence du chat, un des principaux protagoniste ! Et l’on ne parle pas ici des petites retouches cosmétiques, des couleurs de braies qui changent dans les vieux Astérix ; il s’agit ici de partis pris assumés.

On tourne donc ces pages étranges avec un émerveillement sans cesse renouvelé, s’amusant tantôt et tantôt interpelé par une réflexion intrigante, une chute qu’on ne comprend pas, un dessin dont la superbe et les couleurs se démarquent au milieu des cases en noir et blanc que ne colorent que la barboteuse verte et le lapinou rose. Et on reviendra de temps en temps, sortir Levi des planches de la bibliothèque où il s’encroûte, pour ouvrir une page au hasard et à nouveau s’amuser ou se laisser interpelé par cette oeuvre qui ne ressemble à rien et qu’on adore !



lundi 2 décembre 2013

La Vie Posthume de R. W.

La Vie posthume de R.W.
de Jean Frémon

Renoncer aux histoires

R. W. n’est selon Jean Frémon pas sans ressemblance avec Robert Walser, poète suisse de la première moitié du vingtième siècle. Robert Walser était un petit poète. Il avait sans doute rêvé de voir son nom attaché à des fulgurances d’esprit et d’esthétisme, mais il ne fut capable que de rester à la surface des choses, de décrire avec finesse des situations banales et ennuyeuses, même pas vraiment des histoires. Alors, puisque Robert Walser est insignifiant, Jean Frémon décide de ne pas écrire son nom. R. W.

R. W. ne fait pas grand-chose. Il regarde par la fenêtre la silhouette allongée de sa logeuse qui étend le linge, il regarde les dames dans les jardins public en lisant un livre, il se promène comme un peintre chinois qui observerait attentivement le rebond de l’eau sur les galets pour le reproduire minutieusement sur sa toile. Surtout, R. W. rêve. « Il aimait les rêves qui ressemblaient aux situations réelles, ceux qui vous donnent, quand vous rêvez, la sensation de vivre pleinement et non de rêver, sensation dont il était assez largement dépourvu dans la vie réelle. »

Le temps d’un songe


R. W. parcourt la vie en visiteur, en esthète un peu distrait. Même pas vraiment en poète. Il ne tire pas vanité de sa poésie ; il peut à peine relire ses cahiers. S’il écrit, c’est pour se souvenir des choses, rien de plus : « Que les belles choses sont plus belles si on ne tente pas de les capter. » C’est un apôtre du passif, et peut-être même moins que ça : « Le diable inspire l’action. Voila pourquoi le monde est globalement mauvais. Cependant il est beau, quand on se borne à le regarder. Mais pour moi, c’est décidé, je ne lèverai plus le petit doigt. Il m’est arrivé de croire que l’observation des choses et des êtres était la plus sage des activités. Mais maintenant j’en ai également fini avec l’observation, les choses et les êtres. »

Le joli livre de Jean Frémon, agrémenté de dessins de Voss, est à l’image de R. W. Il ne raconte pas une vie ; encore moins une histoire. Il évoque simplement un écrivain dont ces deux initiales qui parcourent les pages sont le souvenir. Ce faisant, il invite le lecteur à suivre son exemple, à prendre son temps : à prendre le temps de démassicoter les pages soigneusement ; à prendre le temps de s'asseoir sur un banc, dans un jardin public ; à prendre le temps d’ouvrir le livre et de lire quelques lignes, puis de sourire à une dame, puis de lire quelques lignes.

Quelques minutes en suspension avant de retourner à la vraie vie, à la vraie littérature – celle que Robert Walser aurait peut-être voulu écrire et dont il a sans doute rêvé. Un songe. C’est ce que nous offre R. W.


Editions Fata Morgana, 2012, 48 pp.

lundi 25 novembre 2013

Les Bas-fonds

Les Bas-fonds - Histoire d’un imaginaire
de Dominique Kalifa

L’étrange fascination

Ah, les bas-fonds ! On les connaît, les bas-fonds : depuis Rome, ils n’ont pas changé. On y croise toujours les mêmes femmes de mauvaise vie, qu’elles soient prostituées de Babylone ou bien victimes d’un éventreur à Whitechapel, et les mêmes hommes à la vie pas bien meilleure : mendiants, voleurs, assassins, fous… Le défilé des pauvres dont la hideur physique reflète la moralité déficiente.

On connaît leurs codes, aux bas-fonds, l’humidité partout, les murs qui suintent, les pavés moites, les égouts, la puanteur, les ruelles sombres, étroites, les asiles aussi, les cours des miracles où les estropiés retrouvent leurs membres en fin de journée, les gibets, les prisons, les bars, les bordels, les cantines, les dortoirs, les cités.

Les bas-fonds, sans y mettre jamais les pieds, il semble qu’on en connaisse tout et si comme Dickens, on s’interroge - « où donc est la séduction dans tout cela ? » -, les bas-fonds ne nous en fascinent pas moins.

Quoi que puisse laisser penser le titre de la dernière partie de ce merveilleux essai (Les ressorts d’une fascination), Dominique Kalifa ne nous explique pas le mécanisme de cette attirance perverse pour ce qui répugne tant les sens que la morale : il reconnaît lui-même que cela dépasserait fonction ; l’homme est un historien ; ni un sociologue, ni un psychanalyste. Alors, ce qu’il nous décrit plutôt, c’est comme son sous-titre l’indique « L’histoire d’un imaginaire ».

Une construction historique : le mauvais pauvre

« Pour l’essentiel, les bas-fonds relèvent d’une ‘représentation’, d’une construction culturelle, née à la croisée de la littérature, de la philanthropie, du désir de réforme et de moralisation porté par les élites, mais aussi d’une soif d’évasion et d’exotisme social, avide d’exploiter le potentiel d’émotions ‘sensationnelles’ dont, aujourd’hui comme hier, ces milieux sont porteurs. »

Pour nous faire connaître les bas-fonds, il faut donc remonter loin : aussi loin que la Bible qui associe souvent le péché à la ville. Or, avant les bas-fonds, il y a la ville. Bien sûr, la ville peut être Jérusalem : elle peut être sainte. Mais elle est surtout Rome et Babylone, des espaces grouillants dans lesquels fleurit le péché jusqu’à provoquer la colère de Dieu pour les cas de Sodome et Gomorrhe. La ville devient donc le lieu dans lequel prospère le vice et c’est là naturellement qu’on retrouvera l’infâme lorsqu’à l’orée du 13ème siècle, la pauvreté sera pointée du doigt.

Car tout vient de l’apparition du concept de « mauvais pauvre ». Avant le 13ème siècle, la pauvreté est universelle, elle est la norme et tout ce qui n’est pas noble dépend pour survivre de la charité et de la bienveillance du clergé et des seigneurs. Surtout, le pauvre est l'élu de Dieu, en témoignent les nombreux ordres mendiants qui se développent à l'époque : l'élection divine préserve le pauvre de l'opprobre. Mais tout change assez vite et de la fin du 12ème siècle au milieu du 13ème, se développe en Europe une éthique capitaliste : l’essor d’un monde marchand et de l’urbanisation, renforcé par le protestantisme et les nouvelles thèses à propos de l’élection divine, font du pauvre un exclu. Ce changement sociétal mène à leur discrimination. On invente une fausse dichotomie fondamentale : celle du bon pauvre et du mauvais pauvre. Le bon pauvre est celui frappé par la vie et comme il a honte de sa pauvreté, il se cache. Le pauvre qu’on voit est donc le mauvais pauvre, celui qui est pauvre par vice, et dès lors qu’il est le seul qu’on voit, toute la pauvreté devient suspecte. C’est à cette époque qu’apparaissent tous les stéréotypes que l’on nous sert encore maintenant : le pauvre est pauvre parce qu’il est fainéant, il est vicieux et méchant, naturellement malfaisant - un rebut.

La prise des bas-fonds

Comment les bas-fonds remontent jusqu’à la classe dominante ? Toujours par des procédés qui mènent au foncissement de ses traits. C’est d’abord l’Etat et la police qui dressent les listes des habitants des bas-fonds. Les villes du Moyen-Âge interdisent ainsi à toute sorte d’indigents, de saltimbanques, de Juifs, de colporteurs, de gitans… de pénétrer leurs enceintes. Les arrêtés deviennent de véritables listings des populations à risques, rejetées par la classe dominante et condamnées de ce fait à vivre dans un immonde anti-monde. Plus tard, ce seront les mémoires de policiers, façon Vidocq, qui complèteront le tableau en répertoriant de façon quasi-scientifique tous les types de malfrats pour révéler leur dangerosité afin de permettre aux honnêtes gens de s’en préserver.

Mais il faut encore que la fiction s’empare des bas-fonds pour les changer en un mythe. L’artiste entretient avec l’habitant des bas-fonds une sorte de parenté : il incarne pour lui un idéal de liberté. Aussi, il le célèbre. Il y a d’abord les récits épiques, quand le voleur devient brigand. On pense aux mythes populaires, à Robin des Bois ou Jesse James, mais aussi au mouvement romantique qui atteint son paroxysme dans Les Brigands de Schiller.

Du coup, la classe dominante commence à regarder les bas-fonds d’un autre oeil : après le dégoût, vient la fascination, puis la commisération. C’est d’abord Les Mille et Une Nuits où le Khalife de Bagdad se promène la nuit déguisés en pauvre pour observer les moeurs de ses sujets et les punir, et ça va jusqu’à Batman : le milliardaire et philanthrope Bruce Wayne qui se plonge dans le caniveau de Gotham City pour chasser les méchants. Entre les deux, bien sûr, Eugène Sue et Victor Hugo. On sait du premier qu’il a joué lui-même au prince de Bagdad, escorté par un colosse et un professeur de boxe de ses amis, et a fait des bas-fonds un thème populaire (Kalifa revient sur les nombreuses déclinaisons des Mystères que l’on a retrouvées de Londres à Buenos Aires) ; le second peint les bas-fonds dans un registre socialiste, pour susciter la compassion et que de véritables politiques soient menées pour améliorer le sort des indigents.

Dénoncer - Compatir - Se divertir


Voilà donc l’histoire de ces bas-fonds. Depuis, on ne fait que choisir son camp entre les trois options : avilissement, loisir ou rédemption des bas-fonds. Les grands reporters du 19ème et du 20ème siècle ont tous exploité le filon, s’infiltrant comme Jack London dans les communautés de clochards, passant la nuit dans des asiles, allant même jusqu’à négocier la vente d’une gosse de treize ans. Chacun avait ses fins : l’un voulait dénoncer, l’autre susciter la compassion. Les troisièmes cherchent le frisson en s’encanaillant : dans les clubs de Montmartre, ils font la tournée des grands ducs et créent un véritable tourisme du monde d’en-bas, lançant déjà la vague d’embourgeoisement de certains quartiers dans lesquels on ne se bat plus que pour de faux. Dans tous les cas, les traits sont copieusement grossis.

Aujourd’hui, la tradition se perpétue : les mêmes clichés existent et la SF a même transposé l’imaginaire des bas-fonds dans d’autres anti-mondes peuplés d’autres anti-gens. Cela permet de mettre en évidence que les bas-fonds sont toujours une affaire d’autres et surtout une affaire d’antis, de fantasme et de curiosité. Malgré quelques redondances sur la fin, Kalifa nous offre une plongée passionnante et instructive dans cet univers qui ne cesse de fasciner.

lundi 18 novembre 2013

Peau d'ogre

Peau d’ogre
de Vincent Eggericx

Les légendes urbaines sont des mythes comme les autres

Tout est convoqué, dans le roman de Vincent Eggericx pour ériger le fait divers au rang du mythe. Les contes de Charles Perrault, les mythes grecs, les saints chrétiens et la littérature s’y croisent dans une foison de références qui semblent faire de ce livre une version succincte de l’Ulysse de James Joyce. Le point de départ, en tout cas, n’est pas bien différent : donner à une simple virée en boîte qui tourne mal des allures d’épopée grecque. Et si on ne retrouve pas toujours, dans Peau d’ogre, toute la subtilité ou la richesse dont déborde son glorieux modèle, l’auteur nous livre tout de même un bien beau texte qui mérite que l’on s’y arrête.

Tout débute donc lorsque vous vous rendez un soir dans un de ces bars louches de la Place de Clichy où traîne une foule d’apaches plus ou moins effrayants, de filles de joie et de transsexuelles. Quelques clichés, certes, mais sur lesquels on bute à peine, d’abord parce que tous les clichés ne sont pas faux et horripilants, ensuite parce que c’est remarquablement bien écrit, enfin parce que tout cela nous place d’entrée dans le domaine du mythe, de la fable, et que puisque les légendes urbaines sont faites du même bois que les mythes antiques, il n’y a pas de raisons à ce que les créatures qui peuplent les enfers ne se conforment pas à un certain imaginaire collectif contemporain. Vous, pourtant, vous êtes comme Orphée : pas à votre place ici. Comme Orphée, vous êtes un artiste, un écrivain, on pourrait même peut-être vous appeler Vincent Eggericx - vous êtes donc Orphée et votre Eurydice serait votre ami peintre, décédé récemment et en compagnie duquel vous faisiez votre tournée des grands ducs dans les bars louches d’un triangle grossièrement tracé entre la Place de Clichy, Notre Dame de Lorette et les Abbesses.

Le cabinet secret de Barbe Bleue

Un peu déconcertant, peut-être, d’avoir choisi un des coins les plus branchés de Paris pour situer l’action de ce roman, mais puisque les bas fonds, comme l’enfer, sont un anti-monde, gageons que par cet effet de symétrie, les quartiers les plus en vogue sont aussi les chaudrons les plus brûlants de l’enfer parisien.

On ne sait pas trop ce que vous cherchez dans ces bars à hôtesses, mais quoi que ce fût, vous allez finir par y trouver ce qui vous pend au nez depuis que vous y avez pénétré : un bon vieil Hadès, un colosse à la « face camuse, noire comme le suif, dont le regard vous fouille comme une dague » et qui va vous entraîner avec lui jusqu’au bout de la nuit pour vous faire visiter son domaine. Dès le début, on - et vous par la même occasion - pressent que ça va mal finir, mais on se lance quand même derrière ce nocher malveillant qui nous entraîne à sa suite.

C’est qu’on ne s’appartient plus vraiment. Délaissant quelque peu la mythologie, Eggericx convoque d’autres figures pour nous raconter ce qui nous pousse à suivre notre Hadès dans la nuit. Nous voilà devenu un sous-marin, descendant la rue Pierre Fontaine comme le Styx, et à nos commandes un mousse dément, en cuissardes de sous-marinier et manchons, a mis le Capitaine Némo à fond de cale et avance toujours plus loin, poussé par une insatiable curiosité. Il est sans doute la dernière épousée de Barbe Bleue, citée en exergue, qui veut savoir ce qui se cache derrière la petite porte dont il possède la clef, dût-il le payer de sa vie. Et puisqu’on est toujours moins bien mal accompagné que seul, voilà que se précipite pour le seconder le protomartyr Etienne qui ne demande qu’à mourir.

Descendre le Styx sous hypnose


On voit à tout cela qu’on croule littéralement sous les références et c’est parfois un peu dommage tant le texte lui-même parvient à nous hypnotiser. Les phrases sont longues et alambiquées, et l’emploi du « vous » fait qu’on se laisse porter en suivant leur fil comme on se laisserait glisser dans le courant d’une rivière. C’est d’autant plus inquiétant qu’on sait qu’au bout se trouve un précipice, mais moins par la puissance du courant que parce qu’on se sent bien, dans cette eau qui nous guide et à laquelle on s’abandonne, on se laisse emporter, comme vous vous laissez mener par votre Charon. L’auteur, à travers son texte, parvient donc parfaitement à nous mettre dans la peau de son personnage et on regrette parfois un peu qu’il s’encombre de ces références qui alourdissent l’ensemble, même si elles constituent parfois un point de repère bienvenu lorsqu’on laisse trop filer le texte.

C’est que, les mêmes traits qui nous hypnotisent nous le rendent parfois difficile à suivre, d’autres fois un peu redondant quand les mêmes images apparaissent plusieurs fois, mais au final on apprécie d’être confronté à un texte d’une si grande qualité et précieux dans tous les sens du terme. On regrette d’ailleurs qu’il s’appauvrisse de manière symptomatique quand apparaissent les quelques rares dialogues. C’est d’autant plus troublant que si l’usage presque abusif de la culture classique dans le texte semble tirer un trait d’union entre le passé et le présent, cette indigence des dialogues semble au contraire opposer une ère moderne où l’on parle mal et en peu de mots à une narration riche où les références au passé sont légions.

Ainsi, Peau d’ogre n’est pas parfait, mais si les courants qui l’emportent l’empêchent lui aussi d’éviter certains écueils, leur bouillonnement porte jusqu’à nous l’écume des beaux livres. Et puisque Eggericx nous offre de croiser Persephone parmi les hôtesses de la Place de Clichy, on serait vraiment trop bête de refuser cette plongée dans des bas-fonds merveilleux.