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lundi 8 décembre 2014

Goldberg : Variations

Goldberg : Variations
de Gabriel Josipovici

Insomnies

Mes maigres connaissances en musique classique m’autorisent à savoir la légende qui veut que Johann Sebastian Bach ait écrit ses célèbres Variations en 1740 pour que son apprenti, Johann Gottlieb Goldberg, les joue au clavecin à son protecteur, le comte Keyserling, durant ses longues nuits d’insomnie ; elles ne suffisent pas, néanmoins, pour m’indiquer si le dernier livre traduit de Josipovici, Goldberg : Variations, y fait autrement référence que par son point de départ scénaristique. Car si Keyserling devient ici Westfield et si le décor, d’allemand, nous place ici dans la campagne anglaise, Goldberg demeure Goldberg. Mais il est écrivain, cette fois, et bon lecteur, celui qui devra, nuit après nuit, lire au vieil aristocrate les oeuvres qui devront l’endormir. Tâche simple a priori, et lucrative, jusqu’à ce qu’une difficulté s’ajoute quand le commanditaire déclare :

J’ai lu tous les livres qui ont été écrits, Mr Goldberg, et cela me rend mélancolique. Un profond ennui s’empare de moi chaque fois que j’ouvre une fois de plus un de ces volumes ou même quand une autre voix m’en livre le contenu.

Il s’agira donc pour Goldberg de composer chaque jour une nouvelle oeuvre qu’il soumettra, chaque nuit, à cette épreuve terriblement perverse où l’endormissement de l’exigent public rend compte de la réussite de l’auteur. Car « une histoire qui est vraiment nouvelle et vraiment une histoire, donnera l’impression à la personne qui la lit ou l’écoute que le monde a repris vie pour lui. Voici comment je pourrais le dire : le monde recommencera à respirer pour elle alors qu’auparavant il avait paru être fait de glace ou de roche. Et ce n’est que dans les bras de ce qui respire que nous pouvons nous endormir, car ce n’est qu’alors que nous pouvons être certains que nous nous réveillerons vivants. » La tâche semble insurmontable.

L’oeuvre totale

Mais dès lors, ce roman tranquillement sis dans l’Angleterre des soeurs Brontë, où l’on dort dans d’immenses manoirs et où les dialogues sont prétextes aux digressions philosophiques, devient, comme cet alcool qu’on fait passer en douce sous des étiquettes de soda, une réflexion sur la création littéraire et ce premier chapitre, par un effet de mise en abîme, la première des trente variations dont l’écrivain Goldberg accompagnera le sommeil du vieux Westfield. En suivront vingt-neuf autres, qui avec la première, formeront plusieurs oeuvres. 

Car dans Goldberg : Variations, comme dans les Variations Goldberg, l’auteur joue en effet avec les différentes formes de son art. On y croisera, pêle-mêle, un roman à facettes où l’auteur tissera les différents liens entre Westfield et ses proches en consacrant à chacun d’eux un de ces courts chapitres dont est constitué le livre (laissant le soin au lecteur de relier tous ces points et de combler les vides), mais aussi des réflexions d’un extrême intérêt sur Homère et son oeuvre, sur Victor l’enfant sauvage, et puis, dans une seconde partie, on trouvera un auteur contemporain, une rupture amoureuse, une étude de tableau et par-dessus tout ça, peut-être au coeur de tout, un (ou deux ?) roman épistolaire. L’écho entre les deux auteurs, entre les deux époques, au sein de cette somme fictionnelle qu’est Goldberg : Variations, il se fait moins, peut-être, dans ce qui nous apparaît comme le roman du roman de la seconde partie — où l’on serait tenté de prêter à l’écrivain contemporain les traits de Josipovici avec trop de promptitude — que dans ce trio formé, autour de l’artiste, du riche ami des arts et de la femme aimée, parfois doublement, qui prolonge le premier et le façonne parfois. « Mais si vous deviez choisir, insista-t-il, entre passer la nuit devant votre bureau ou dans votre lit, que choisiriez-vous ? », demandera sournoisement Westfield à Goldberg, livrant sans doute là un des thèmes de la jolie musique de Gabriel Josipovici.



lundi 9 décembre 2013

Giacomo Joyce

Giacomo Joyce
de James Joyce

Qui ?

« Qui ? Un visage pâle cerné de lourdes fourrures odorantes. Ses gestes sont craintifs et nerveux. Elle utilise un face-à-main. Oui. Une brève syllabe. Un rire bref. Un bref battement de paupières. »

Qui ? Amalia Popper, qui par la suite deviendra la traductrice italienne des oeuvres de James Joyce et l’auteur de la première biographie qui lui sera consacrée dans la Botte, mais qui n’est encore qu’une étudiante triestine à qui il dispense ses cours d’anglais lorsque l’Irlandais lui dédie son Giacomo Joyce.

Ce court poème en prose écrit entre 1912 et 1914 ne sera publié pour la première fois qu’en 1968, longtemps après la mort de son auteur. Il était déjà paru une fois en français, chez Gallimard, en 1973, et était depuis indisponible jusqu’à ce que les jeunes éditions Multiple ne décident de l’exhumer pour notre plus grand plaisir et de nous le présenter dans une nouvelle traduction.

Objet de fantasme

Joyeux génie mélancolique, dublinois triestin, Joyce y évoque la passion interdite bien commune du maître pour son étudiante. Mais Joyce ne serait pas Joyce s’il ne faisait que cela. Alors, parce qu’il est Joyce, il se fait Giacomo, comme Casanova, comme, nous l’apprend Yannick Haenel dans une postface instructive, les Italiens nomment avec humour ces amoureux que l’on aime à moquer, Léandre taquins ou Dom Juan ironiques. Giacomo Joyce ainsi rit de lui car il se sait ridicule aux yeux du lecteur et de l’observateur, de la camarade qui « tortillant son corps tortillonné, ronronne dans un vénétien sans armatures : che coltura ! ». L’humour du poète est un refuge à sa passion et sa frustration. Car Amalia Popper - que Joyce, par discrétion, se refuse à nommer - demeurera à la façon de la Béatrice de Dante « vierge de sang et de viol ».

Ainsi, le poète au détour des scènes sans lien décrites dans cette oeuvre fragmentaire, se plaît à évoquer la « lame du chirurgien » qui seule « a fouillé ses entrailles et s’est retirée, laissant la béance de son sillon dans son ventre ». Car Joyce, pour son élève, devra se contenter de rester professeur :

«  Ses yeux ont bu mes pensées : et dans la tiède obscurité moite et invitante de sa féminité, mon âme, en dissolution, a jailli, inondé et éjaculé une semence abondante. »

Une culotte de dentelle


La traduction est coquine ; la poésie se fait auto-dérision. En même temps, elle laisse libre court au fantasme, seule réponse à l’indifférence dont l’élève gratifie son vieux maître qui, dans ses rêves, fait glisser des déshabillés dévoilant des « fesses minces d’argent poli », et dans un dernier vers implore même : « Love me, love my umbrella ».

Comme toujours, chez Joyce, le langage est tout et le professeur d’anglais démontre, s’il en était besoin, qu’il est doué pour les langues. Ainsi, l’oeuvre ne se contente pas d’être touchante, émouvante, drôle, érotico-onirique, avant tout elle est belle et sensuelle. Pour ceux que l’idée de se plonger dans Ulysse effraye, elle peut être une porte d’entrée dans l’oeuvre de Joyce. Pour tous, présentée dans la belle édition concoctée par Multiple, c’est une fine culotte de dentelle qu’on imagine faire glisser sur les cuisses de la femme désirée.

Editions Multiple, 2013, 41 pp.

lundi 4 novembre 2013

Le Mariage du Ciel et de l'Enfer

Le Mariage du Ciel et de l’Enfer
de William Blake

Les portes de la perception

A l’instar de Dante et Milton, glorieux ainés, William Blake (1757-1827), peintre, imprimeur et poète pré-romantique considéré par d’aucuns comme le plus grand artiste britannique, a entrepris à son tour un voyage aux Enfers. Instruit des techniques d’impression pratiquées dans le monde souterrain – qui correspondent à la gravure en relief, plus durable que l’encre, et que Blake pratique pour illustrer ses textes – le poète revient sur terre livrer aux vivants ses « visions mémorables » sur l’empire de Satan. En huit poèmes en prose rédigés entre 1790 et 1794, une époque où tous les espoirs qu’il avait placé en la Révolution Française n’avaient pas encore été déçus, William Blake tente de nettoyer pour nous les portes de la perception (« If the doors of perception were cleansed, everything would appear to man as it is – infinite » VI : A Memorable Fancy).*

Selon la conception de Blake, l’existence repose sur l’opposition des contraires. Il l’explique synthétiquement dans son deuxième poème, sorte d’introduction indispensable à la compréhension du reste de l’œuvre :

Without Contraries is no progression. Attraction and Repulsion, Reason and Energy, Love and Hate, are necessary to Human Existence.
From these Contraries spring what the religious call Good and Evil. Good is the passive that obeys reason : Evil is the active springing from Energy.
Good is Heaven ; Evil is Hell.

L'harmonie du monde 

En conséquence, au contraire des Enfers de Dante et Milton, celui décrit par Blake apparaît moins comme un lieu de châtiment et d’expiation que comme une mer infinie où se déploie l’énergie et la créativité, un espace où l’homme et les démons doivent s’affranchir des règles (« I tell you no virtue can exist without breaking these ten commandments. » VIII : A Memorable Fancy). A travers ces poèmes, Blake crie la supériorité de la folle énergie sur la raison. Dans cette ode à la liberté et à la création, la prudence n’est qu’une « vieille fille laide courtisée par l’impuissance » et celui qui restreint son désir, ou pire encore son génie, pour s’assurer le confort et la gratification du moment présent n’est qu’un être faible et malhonnête.

A travers ces huit poèmes d’une force indéniable, Blake contribue donc à forger cette image d’un Satan libérateur, ami du poète et du fou, et qui s’oppose à la raison et la sagesse de Dieu. Sur qui a remporté la bataille, les opinions diffèrent : pour certains, Satan, déchu, a été relégué au royaume souterrain ; d’autres considèrent que le royaume des cieux est tout ce qui reste de la puissance de Dieu. Ces deux contraires revendiquent d’ailleurs leur lien avec Jésus Christ (« Jesus was all virtue, and acted from impulse, not from rules. » VIII : A Memorable Fancy, suivant directement la phrase citée plus haut). L’œuvre n’est cependant pas satanique ou antéchrist : Blake était profondément croyant et ne cesse de souligner l’importance de ces deux forces opposées pour l’existence humaine. Refusant l’approche manichéenne du Bien et du Mal défendue notamment par Swedenborg, critiqué ouvertement à plusieurs reprises dans ce texte qui apparaît comme une réponse à son texte Du Ciel et de l'Enfer, Blake se rapproche des philosophies orientales selon lesquelles le Bien et le Mal, loin de devoir s’annihiler mutuellement ou se combattre, participent également à l’existence unifiée du cosmos – d’où ce mariage du Ciel et de l’Enfer. Ainsi, dans le royaume des hommes, à mi-chemin entre ceux de Satan et de Dieu, deux types d’êtres coexistent animés par ces forces opposées qui les amènent à libérer ou à retenir (pour autant qu’ils en soient capables) les désirs et les pulsions qui les animent. Le poète appartient à l’Energie, à ce que la religion appelle le Mal. Son cousinage implicite avec le fou et le criminel est évident dans l’œuvre de Blake : tous trois sont animés par la même folie à laquelle ils laissent libre cours, le poète parvenant seul à l’exprimer sous une forme positive. Pour le bien et la survie de l’humanité, ces deux forces doivent continuer à coexister et à s’opposer malgré l’incompréhension dont les hommes obéissant à des forces différentes font preuve les uns vis-à-vis des autres. Seuls les ennemis de l’existence – les prêtres, Blake s’affirmant comme au moins aussi anticlérical qu’il est croyant (« As the caterpillar chooses the fairest leaves to lay her eggs on, so the priest lays his curse on the fairest joys. » IV : Proverbs of Hell) – tentent donc de réconcilier ces deux types d’hommes (« These two classes of men are always upon earth and should be enemies ; whoever tries to reconcile them seeks to destroy existence. Religion is an endeavour to reconcile the two. » VI : A Memorable Fancy).

Les proverbes de l’Enfer

Toutefois, en Enfer, seule la force active de l’énergie subsiste. La plus célèbre partie du livre, consacrée aux proverbes de l’Enfer, illustre parfaitement cette vision d’un monde infernal encourageant la libération pour le meilleur et pour le pire des forces actives que sont la folie et le génie. Comme l’écrit Blake, ces proverbes, plus que n’importe quelle description architecturale ou vestimentaire, permettent de rendre compte de la nature d’une civilisation. Tout, en Enfer, vise à écraser le calcul et la prudence afin de permettre le déchaînement des forces vives :

Improvement makes straight roads, but the crooked roads without improvements are roads of Genius.

Expect poison from the standing water.

If others had not been foolish, we should be so.

One thought fills immensity.

Everything possible to be believed is an image of truth.

If the fool would persist in his folly, he would become wise.

He who desires but acts not breeds pestilence.

No bird soars too high, if he soars with his own wings.

Prisons are built with stones of Law, brothels with bricks of Religion.

The road of excess leads to the palace of wisdom.

Héritage culturel

Œuvre de génie, splendide dans son écriture et d’une grande puissance, Le mariage du Ciel et de l’Enfer, après avoir fait débattre théologiens et psychiatres, continue d’exercer une influence notable sur la culture populaire. Bien entendu, il fait partie des œuvres clés du mouvement gothique (Marilyn Manson en a donné la lecture au Musée Getty), mais il est aussi à l’origine du nom du groupe The Doors (les portes de la perception évoquées plus haut) et est bien entendu cité dans le film Dead Man, de Jim Jarmusch, où le personnage interprété par Johnny Depp s’appelle William Blake. Au-delà de cette portée qui perdure, l’œuvre vaut plus encore pour sa dimension intellectuelle et artistique, sur les portes qu’elle ouvre et l’influence qu’elle aura eu sur les artistes et les penseurs postérieurs à Blake. Tout ceci contribue à faire du Mariage du Ciel et de l’Enfer une œuvre à lire, incontestablement. Pour tout ce qu’elle est, d’abord, et pour tout ce qu’elle provoqua, ensuite.




*Parce que j’ai lu le livre en anglais, et parce que je considère que la poésie supporte généralement mal la traduction, j’ai préféré citer le texte dans sa version originale. Cependant, l’édition critiquée est bilingue, bien que la traduction, souvent trop littérale, ne rende pas très bien compte de certaines nuances. Mieux vaut donc, selon moi, lire l’œuvre en anglais et ne se servir de la traduction que comme un support en cas d’incompréhension.

lundi 21 octobre 2013

Briefing for a descent into hell


Descente aux enfers
de Doris Lessing

Around and around and around and around and around

Un homme a été retrouvé au bord des docks de Londres. Sans le sou et marmonnant des histoires incohérentes, il est emmené au commissariat, puis transporté à l’hôpital. L’homme se présente tour à tour comme Jason, puis Jonas, puis Ulysse ou Sinbad, puis comme tous les marins du monde, et devant un personnel médusé, devant le gentil Docteur Y. qui tente doucement de le ramener à la raison et devant le méchant Docteur X. qui ne jure que par les thérapies de chocs électriques, l’homme raconte comment il a embarqué et vogue depuis des siècles à travers les océans, around and around and around and around and around and around dans l’espoir d’un jour Les rencontrer. Et il raconte comment un jour, enfin, Ils sont apparus sur Leur cercle de cristal et ont enlevé ses compagnons, le laissant seul sur un navire qu’il ne pouvait plus diriger, et comment il s’est alors construit un radeau, désespérant de Leur retour et dérivant jusqu’à ce qu’un marsouin le prenne sur son dos et le conduise sur une île où il assistera, témoin impuissant, à la naissance de la civilisation et du mal qu’il avait lui-même introduit, comme l’homme ridicule que fait rêver Dostoïevski.

Puis, l’homme sera identifié par une sorte de Deus ex machina : il s’appelle Charles Watkins et est professeur de littérature classique à Cambridge. Alors, les échanges épistolaires succèdent aux récits fantastiques. Femme, maîtresse, amis et collègues défilent pour aider la médecine à ramener à lui Charles Watkins, qui se dessine comme un personnage imbu de lui-même et méprisant, arrogant et même méchant, aux antipodes de Jason ou Jonas ou quel que soit son nom, qui avait tant vécu et qu’on avait aimé.

Eloge de la folie pure

En somme, tout apparaît plus beau dans l’esprit de l’homme que dans le monde réel et sa folie s’apparente peu à peu à un combat, une résistance contre la réalité, contre un passé qui nous définit une fois pour toutes, quand bien même on déciderait un jour qu’on préfèrerait être Jonas ou Jason, plutôt que Charles Watkins. La supériorité de la folie apparaît à tous les points de vue : alors que le « rêve » de l’homme était raconté dans une langue splendide, proche de la poésie et se confondant parfois avec elle, les incursions de la réalité se font par le biais de phrases nominales et de noms de médicaments griffonnés sur des notes de médecins, via des lettres tour à tour larmoyantes et colériques, rédigées dans un style anonyme. Même la guerre, l’homme la rêve belle dans un des passages les plus marquants du livre ; cruelle et dangereuse, mais belle.

Lessing livre ici un roman merveilleux, écrit dans une langue subtile, et qui sonne comme un éloge à l’imagination, voire même à la folie. C’est un roman de romancier, un livre où le possible - et peut-être même l’impossible - est placé au-dessus d’une réalité qui ne peut être que terne et décevante. Mêlant réalisme et fantastique dans un style brillant, Lessing parle de la supériorité de l’esprit et de sa lutte acharnée contre une société qui nous condamne à être à jamais ce que l’on est sur la base de ce que l’on fut. Malgré un premier tiers difficile où l’on se sent parfois perdu, Briefing for a descent into hell est incontestablement un très grand roman.