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lundi 2 juin 2014

Sur les falaises de marbre

Sur les falaises de marbre
d’Ernst Jünger

L’ordre des choses

Au pied des falaises de marbre, la Marina baigne les siens dans une mer sage. Sur ce site idyllique, les créatures vivent dans un ordre qui confine à l’osmose. La Marina est une terre cultivée : sur ses coteaux, poussent des vignobles dont on boit le produit des fruits comme des sages à l’automne et comme des fous au printemps ; les hommes et les animaux les plus féroces s’y côtoient en bonne entente et même les vipères fer de lance sont indolentes, presque amicales, et même secourables parfois — d’ailleurs, les enfants les nourrissent de lait ; et quant aux hommes, ils vivent dans des prieurés, des ermitages comme celui dans lequel le narrateur anonyme et frère Othon travaillent à leur herbier, nommant les plantes qui poussent follement dans la contrée, comme pour y rétablir un ordre naturel.

Jünger use de tout son art, de tout ce qu’une certaine tradition du romantisme allemand met à sa disposition pour décrire la merveille de tous ces paysages pourtant si peu allemands. Mais ce qu’il décrit mieux encore, et qui constitue l’objet de ce roman, c’est l’avancée d’une force corruptrice, la menace anarchiste qui point par-delà les falaises de marbre, rampant déjà sur la Campagna dont la « ceinture de prairies s’étendait comme un haut tapis de fleurs où le bétail paissait en lents troupeaux et semblait nager dans l’écume aux mille teintes » : depuis les forêts épaisses de la Maurétanie, le Grand Forestier amasse ses troupes de mercenaires et répand partout la terreur et la destruction.

Fable anti-nazie ?

Dans sa figure invisible — car il n’est jamais qu’évoqué : Jünger s’en tient aux recettes éprouvées des meilleurs films d’horreur, où l’on préfère masquer le mal à l’origine de la terreur omniprésente (« Un nuage de crainte le voilait, et je suis persuadé que c’est là qu’il fallait voir sa force, bien plus qu’en sa personne même. ») — dans sa figure invisible, donc, certains ont voulu voir Adolf Hitler qui préparait l’invasion de la Pologne lorsque le livre fut rédigé. Jünger établissait quant à lui un parallèle entre son personnage et Staline.

Il est vrai que l’on peut voir dans Sur les falaises de marbre une dénonciation de l’Allemagne nazie et plus généralement, des totalitarismes :

« C’était là justement un trait magistral du grand Forestier : il administrait la frayeur par doses légères, qu’il augmentait peu à peu, et dont le but était de paralyser la force de résistance. Le rôle qu’il jouait dans ces troubles savamment préparés à l’abri de ses forêts était celui d’une puissance d’ordre, car tandis que ses agents inférieurs, installés dans les ligues des bergers, grossissaient l’élément anarchique, les initiés pénétraient dans les emplois des magistratures, et jusque dans les cloîtres, où l’on voyait en eux des esprits énergiques appelés à mettre la populace à raison.

Le grand Forestier ressemblait ainsi à un médecin criminel qui d’abord provoque le mal, pour ensuite porter au malade les coups dont il a le projet.
 »

Toute ressemblance avec les mois suivants les élections de 1933, durant lesquels des militants nazis s’en prirent aux gouvernements locaux qui n’étaient pas passés sous le contrôle du NSDAP pour que le pouvoir central les déclare incapables de faire face aux troubles et les remplace aussitôt, n’est sans doute pas fortuite — et l’on peut voir que la même technique continue aujourd’hui d’être utilisée par les partis populistes qui se présentent comme le remède aux troubles qu’ils contribuent eux-mêmes à créer au sein de la société.

Eloge de la destruction

Toutefois, ce serait certainement une erreur de réduire Sur les falaises de marbre à une allégorie politique. Le roman de Jünger est bien plus. Le propos de son auteur semble en effet plus ambitieux : plutôt que de dénoncer les forces de destruction qui frappent sans cesse, dans les périodes troubles, l’ordre des éléments, éteignent la puissance de l’esprit, Jünger reconnait leur maléfique nécessité : « L’ordre humain ressemble au Cosmos en ceci, que de temps en temps, pour renaître à neuf, il lui faut plonger dans la flamme. » Il n’en fait pas l’apologie ; en aucun cas. Mais il va jusqu’à voir le sens de la vie dans ce besoin de « recommencer la création dans le périssable, comme l’enfant répète en son jeu le travail paternel. » Et en effet, la splendide Marina ne risquerait-elle pas de tomber dans l’indolence de ses serpents si elle ne sentait sur sa nuque le souffle de la destruction.

C’est à cette destruction, alors, qu’est conditionnée pour Jünger la survivance de l’âge d’or, plein d’ordre, de savoir et de raffinement, que traverse la Marina. Ainsi, par un des nombreux emprunts que l’auteur fait au fantastique, voire à une sorte de réalisme magique, il invente un procédé qui conserve les textes en les brûlant à l’aide d’un rayon magique reproduisant la lumière du soleil. Et le roman lui-même n’est-il pas le souvenir d’une époque magnifiée pour ainsi dire par « la soudaine épouvante qui [la] termina » ? Le livre tout entier se présente donc comme une nouvelle aurore qui succède à la nuit dans laquelle le Grand Forestier a plongé la Marina : par la qualité de son texte, Jünger oppose sa prose délicate au « sabir où s’était mêlé ce que toutes les langues ont de pire et qui semblait pétri de fange sanglante » employé par les sbires du Grand Forestier.

A propos du plus sage de ses personnages, Jünger fait dire « que pour de telles natures, la destruction n’a rien d’effrayant, et qu’elles étaient créées pour pénétrer dans les flammes comme on entre par le portail dans la maison de ses pères. » Or, c’est justement « comme on entre dans la paix de la maison paternelle » que le narrateur et frère Othon partent en exil à Alta-Plana après la destruction de leur pays et afin d’y écrire ce livre splendide dont les lignes racontent l’histoire magnifique d’une défaite (fabuleux passage du combat que se livrent les meutes de chiens au coeur de la bataille) et inspireront Buzzatti, Gracq et Coetzee, comme autant de lumières nées des ténèbres dans lesquelles étaient plongées le pays de Jünger. CQFD



lundi 28 avril 2014

La tentation de Saint Antoine

La Tentation de Saint Antoine
de Gustave Flaubert

L’oeuvre d’une vie

La Tentation de Saint Antoine est une oeuvre étrange. Selon Claudine Gothot-Mersch, auteur de l’introduction de l’édition Folio, par ailleurs très documentée — peut-être même trop, ou bien de façon mal pensée puisqu’elle oblige le lecteur à d’incessants renvois entre les notes, le dossier et le lexique des noms propres placés en fin d’ouvrage —, la Tentation aurait dû être la première oeuvre de Flaubert. C’est en tout cas la première qu’il soumettra à un éditeur, dont le refus l’affectera tant qu’il aurait été tenté de renoncer à l’écriture. De fait, entre 1849 et 1851, il n’écrira plus ; la Tentation de nombreuses fois remaniée, ne paraîtra qu’en 1874, après que Flaubert se sera déjà fait connaître — et de quelle manière ! — avec Madame Bovary, Salammbô et L’éducation sentimentale. Flaubert dira de la Tentation que c’est l’oeuvre de toute sa vie ; pourtant, coincée entre ces trois chefs d’oeuvre et Bouvard et Pécuchet, elle ressemble certainement davantage à la cinquième roue du carrosse flaubertien, ainsi qu’à un espoir pour tous les jeunes écrivains.

De cette oeuvre, on sait qu’elle a été inspirée à Flaubert par la vision, lors d’un voyage effectué en 1845, du tableau homonyme peint par Bruegel. Ce qu’on sait moins, mais que Gothot-Mersch nous apprend, c’est qu’elle constitue en quelque sorte l’aboutissement des premières oeuvres du jeune Flaubert qui avait visité plusieurs fois depuis ses 13 ans le thème faustien du diable tentant son héros. Flaubert trouve donc dans la légende de Saint Antoine une très jolie illustration de son obsession : l’action se déroule peu après le Concile de Nicée et Antoine, retiré sur sa colline, est visité par le diable qui essaye de tenter l’anachorète et de faire vaciller sa foi.

Les dieux sont morts ! Vive Dieu !

Les tableaux se succèdent à travers les rêves d’Antoine, ployant d’abord devant les sept péchés capitaux, puis confronté à toutes sortes de visions hallucinatoires qui le feront plus d’une fois flancher. Ainsi, après que l’ermite affamé aura voulu boire et mangé, jouir du corps de la Reine de Saba, être reconnu pour son oeuvre à Nicée et répandre le sang des ariens, flanchant donc sacrément vis-à-vis de ses voeux, le voilà aux prises avec les représentants des différentes gnoses et hérésies chrétiennes rejetées par le Concile de Nicée. C’est une succession savante de personnages historiques qui présentent la diversité de leurs dogmes en quelques répliques. Les disciples d’Arius affirment que le Christ est une création du Père et non consubstantiel à Lui, tandis que les carpocratiens prétendent que l’âme doit tout expérimenter avant la mort, y compris la plus grande débauche, ou qu’Apollonius paraît en se voulant rival du Christ. Viendront ensuite Bouddha, puis les dieux antiques, l’Ormuz persan, l’Isis égyptienne, les dieux grecs et romains de Neptune à un Apollon aux cheveux blancs et une Vénus grelottante et violacée qui défilent et meurent les uns après les autres, annonçant le sacre et le triomphe du Christ.

La fin de l’Histoire ?

Annonçant le triomphe du Christ ? Ou bien marquant sa similitude avec les anciens dieux ? C’est que, tout au long de ce défilé, on ne peut que remarquer les ressemblances frappantes entre les uns et l’autre. Que veut donc faire Flaubert en rapprochant sans cesse le dieu des chrétiens des myriades d’autres dieux qu’il a remplacés ? Affirmer sa supériorité ou le moquer en en faisant un cousin des idoles les plus ridicules dont il porte encore certains des traits, comme le lointain descendant d’une lignée consanguine ? Et pourquoi donc cette mort superbe et spectaculaire des anciens dieux n’est pas suivie, comme on pourrait donc s’y attendre, par l’avènement du dieu chrétien, mais au contraire par l’arrivée du diable qui souligne pour Antoine, de plus en plus perdu, les failles bien connues des dogmes qu’il accepte ? La figure du Christ rayonnera finalement, mais seulement après qu’un ultime défilé ait lieu : celui des bêtes fantastiques. Sphinx, chimères, catoblépas, griffon, basilic, shaduzag… se succèdent devant un Antoine médusé par ce songe qui semble si réel. Là encore, que penser du fait que le Christ ne surgisse au bout de la nuit qu’après que la dernière de ces bêtes aura disparu ? Est-ce à dire qu’il est l’une d’entre elles ? Et plus confondant encore : le voilà, qui apparaît avec le lever du soleil, dieu païen par excellence, et alors même qu’Antoine affirme son désir fervent… d’ « être la matière » !

Qui donc du Christ ou du Tentateur a gagné ? Quel est le sens de ce songe magnifique ? On le disait : La Tentation de Saint Antoine est une oeuvre étrange.

Songes d’une nuit d’été

Etrange aussi par sa forme. Très tôt, dès la première version rejetée par les éditeurs, Flaubert décide de lui donner les atours d’un drame (influence de Faust ?). Mais si les noms des personnages précèdent bien toujours les répliques dialoguées, si les didascalies se distinguent bien du texte, l’ensemble est parfaitement injouable ! Quel metteur en scène, quel décorateur, quel costumier pourraient transposer Antoine de sa colline aux palais dorés de la Reine de Saba, puis sur l’Olympe, faire défiler devant lui les dieux et les bêtes fantastiques ? Et que dire de ces indications scéniques auxquelles se mêlent du récit, des descriptions, voire même les réflexions personnelles de l’auteur redevenu romancier ?

Oui, cette Tentation est bien étrange ! Etrange comme le sont les rêves à la signification obscure où l’extraordinaire semble toujours réel, palpable et dans lequel tout se fond : dieux, héros, pensées philosophiques, animaux fantastiques, intuitions métaphysiques, souvenirs, désirs et peur. Mais c’est bien de cela qu’il s’agit : la tentation de Saint Antoine n’est-elle pas un rêve, un vaste délire mystique qui dure une nuit ? Voilà donc ce que Flaubert nous offre : un rêve superbe que l’on veut voir encore et à propos duquel on laissera volontiers s’étriper tous les psychanalystes quant à sa signification pour autant qu’ils acceptent de nous permettre de profiter jusqu’au bout de son étrange et fascinante beauté.



jeudi 9 janvier 2014

On fait le bilan ! (2/2)

Début d’année oblige, on clôt 2013 en dressant le bilan des belles lectures de l’année écoulée à travers dix oeuvres qu’on retiendra et qu’on aimerait faire découvrir, présentées (presque) sans classement.

Les 10 lectures de l’année
(Partie 2/2)

Le classique inclassable

Court poème en prose écrit la gloire d’une de ses élèves triestines, Giacomo Joyce, de James Joyce ne sera publié pour la première fois qu’en 1968, longtemps après la mort de son auteur. Il était déjà paru une fois en français, chez Gallimard, en 1973, et était depuis indisponible jusqu’à ce que les jeunes éditions Multiple ne décident de l’exhumer pour notre plus grand plaisir et de nous le présenter dans une nouvelle traduction. Joyeux génie mélancolique, dublinois triestin, Joyce y évoque la passion interdite bien commune du maître pour son étudiante. Mais Joyce ne serait pas Joyce s’il ne faisait que cela. Alors, parce qu’il est Joyce, il rit de lui-même et du comique de sa situation. Surtout, il livre une oeuvre dont le verbe est le sujet ; un verbe merveilleux. Tantôt touchant et tantôt érotique, toujours drôle, Giacomo Joyce est une entrée idéale dans l’univers de Joyce pour ceux qu’Ulysse effraye. 

Giacomo Joyce, James Joyce, Multiple, 41 pp.






L’essai indispensable

Dans son Essai sur le libre arbitre, Arthur Schopenhauer témoigne de l’incapacité honteuse de la conscience à prendre le pas sur l’action. La liberté, expose-t-il, ne réside pas dans l’action, mais dans l’être. Dénonçant le faux témoignage de la conscience, par lequel l’homme affirme qu’il ne fait que ce qu’il veut, Schopenhauer démontre que l’homme n’a aucun pouvoir sur la détermination de ce qu’il veut vouloir : tout juste sa conscience est-elle une balance sur les plateaux de laquelle on pose deux motifs sans pouvoir décider duquel, par son poids, emportera la volonté qui elle-même conduira à l’action. Reste le remord, quand l’action dictée par notre volonté ne correspond pas à l’idée qu’on se fait de soi : preuve que la conscience n’intervient qu’a posteriori, une fois l’acte accompli et notre nature révélée ; sinon, que ne l’aurions-nous pas suivie ? Premier succès de l’auteur, cette œuvre limpide nie avec brio la fiction du libre arbitre et énonce la tragédie de l’homme qui ne peut faire que ce qu’il est.

Essai sur le libre arbitre, Arthur Schopenhauer, Payot & Rivages, 171 pp.






Le livre qu’on relira en 2014

L’intrigue véritable de Oui, extraordinaire roman de Thomas Bernhard, n’est révélée que dans le dernier tiers du livre, quand le narrateur s’intéresse de plus près aux plans machiavéliques d’un Suisse venu acheter pour sa femme une propriété dans la campagne autrichienne. S’il nous réserve ainsi un final prodigieux, c’est tout le livre de l’auteur autrichien qui est une machine infernale ! Une mise en abime de cent pages nous plonge tout droit dans la dépression de son auteur, retiré du monde pour se consacrer à son activité intellectuelle et s’enfermant ainsi dans sa propre souricière. La première phrase du livre mesure deux pages et demi ; toutes les autres comporteront plusieurs répétitions, des reprises et des ellipses à n’en plus finir, mais le tout demeure d’une clarté remarquable. Toute la construction du roman est implacable ; le lecteur, à l’instar de tous les personnages, se sent comme une sourie bien heureuse de se retrouver prise entre les pattes d’un chat.

Oui, Thomas Bernhard, Gallimard, 176 pp.






Le livre de la rentrée qu’on aurait aimé voir récompensé

Depuis longtemps, Céline Minard intriguait. Autour de nous, on en disait beaucoup de bien et on se disait qu’il faudrait bien la découvrir tout en redoutant qu’elle ne nous corresponde pas tout à fait. C’est chose faite avec Faillir être flingué. Le livre a fait parler de lui cet automne et c’est tant mieux ! Dans un far-west revisité, Minard use et abuse des clichés pour livrer une œuvre tout ce qu’il y a de plus originale qui conte un mythe de l’origine du monde. Personnages truculents, style impeccable, paysages de grandes plaines et situations décalées : tout était réuni pour que ça marche et c’est le cas. On regrette juste que les « grands prix » de la rentrée ne s’y soient pas intéressés de plus près. Elle remporte tout de même le Virilo ; c’est toujours mieux que le Femina !

Faillir être flingué, Céline Minard, Payot & Rivages, 336 pp.






Les deux qui font un

Un peu d’évasion bédéphile avec le diptyque Kililana Song, de Benjamin Flao, qui clôt donc en beauté ce bilan 2013. La beauté, on la trouve tout d’abord dans les somptueux dessins à l’aquarelle par lesquels l’auteur peint une Afrique résolument vivante et chaude. Au Kenya, dans l’archipel de Lamu, l’histoire met en scène Naïm, petit gosse des rues qui préfère de beaucoup l’école buissonnière à l’école coranique. Fuyant son grand frère Hassan, il court partout dans la rues de sa ville et croise une galerie de personnages plus ou moins bienveillants, et fricote avec la légende. Le second tome donne parfois un peu l’impression de dresser la liste des maux qui accablent l’Afrique (terrorisme, trafics, corruption, spoliation par les investisseurs étrangers, SIDA…), mais l’ensemble reste une bien belle BD, dépaysante et attachante.


Kililana Song t. 1 & 2, Benjamin Flao, Futuropolis, 127 & 134 pp.

mardi 7 janvier 2014

On fait le bilan ! (1/2)

Début d’année oblige, on clôt 2013 en dressant le bilan des belles lectures de l’année écoulée à travers dix oeuvres qu’on retiendra et qu’on aimerait faire découvrir, présentées (presque) sans classement.

Les 10 lectures de l’année
(Partie 1/2)





L’alpha et l’omega

S’il ne devait en rester qu’un, ce serait lui. Le Faust de Fernando Pessoa reprend le mythe bien connu du savant qui, arrivé au terme de la connaissance de toute chose, bute encore sur l’horreur de l’existence elle-même, énigme impénétrable « que l’esprit ne peut résoudre, ni même concevoir » (préface d’Eduardo Lourenço). Ici, on ne vend pas son âme au diable et c’est tout juste si Méphistophélès apparaît. Plutôt, sur cinq actes composés de courts poèmes, le savant Faust monologue à propos des limites de la connaissance et de la vacuité de l’existence humaine qui en découle, cherche parfois à se divertir de la tragédie de la vie tandis que s’avance l’inéluctable mort, seule réalité perceptible. Une oeuvre dense et servie par une prose magnifique qu’on garde à son chevet.

Faust, Fernando Pessoa, Christian Bourgeois, 295 pp.






Le roman infini

Roman pluriel et culte, livré avec un mode d’emploi, Marelle de Julio Cortazar déconstruit le fait littéraire pour faire jaillir un roman neuf, abordable de toutes les façons et dans lequel on se perd avec délice. Tantôt émouvant quand il s’agit de suivre Horacio et la Sibylle, tantôt complexe lorsque l’on s’imprègne des théories morelliennes, drôle et truculent, aussi, quand on croise Zéphyrin Piriz ou l’inénarrable Berthe Trépat, Marelle est un admirable roman somme et dans lequel on aura plaisir à se replonger, une clope au bec à Paris, ou en suçant un maté dans les rues de Buenos Aires. 

Marelle, Julio Cortazar, Gallimard, 652 pp.






La découverte

Dans Le Plancher, Perrine Le Querrec invente la genèse du Plancher de Jeannot, vaste morceau de bois poinçonné de caractères délivrant leur message paranoïaque et tantôt perçu comme une oeuvre d’art brut ou l’évidence d’une psychose. Triturant le langage comme Jeannot fore ses planches, Le Querrec livre une oeuvre forte et singulière sur le besoin de « déverser le trop-plein ». Grâce à la fiction du Plancher, on comprend toute la tragédie que sous-tend la réalité du Plancher. Quelle que soit l’expression, derrière elle, il y a le besoin : Jeannot la bouche pleine de plancher ; Perrine la bouche pleine de papier ; Paule et la mère, la bouche pleine de terre ; le père la gorge serrée de sang ; et plus loin, les deux cents et nous tous, les yeux pleins de merde. Le Plancher est un texte qui les ouvre.

Le Plancher, Perrine Le Querrec, Les doigts dans la prose, 123 pp.






L’OVNI qui tombe à pic

Dire que ces Souvenirs de l’Empire de l’atome, signés de Smolderen et Clerisse, sont la meilleure BD qu’on ait lue cette année, ça ne veut pas dire grand chose. Et pourtant, comment résumer autrement qu’en l’appelant un coup de coeur ce livre étrange au graphisme délicieusement rétro évoquant les cases des bandes-dessinées de SF des années 50, foisonnant de clins d’oeil vers les classiques du neuvième art (Zorglub, notamment) et au scénario loufoque qui nous fait voyager de 1950 à l’an 121 000 (environ) ? Contentons-nous juste de recommander chaudement la lecture de cette oeuvre qui ne ressemble à rien d’autre, dont le plaisir qu’elle procure est exponentiel à la complexité de son intrigue alambiquée.

Souvenirs de l’Empire de l’atome, Thierry Smolderen & Alexandre Clérisse, Dargaud, 144 pp.






Le vieux nobélisé qui réconcilie avec la littérature américaine

Si l’on me suit un peu, on aura noté l’intérêt tout relatif que je porte à la littérature américaine contemporaine. La Planète de Mr. Sammler, de Saul Bellow, a quelque peu ravivé cette flamme un peu faiblarde. Republié récemment dans une édition qui comprend également Herzog, j’avais acheté le livre pour cette oeuvre-ci, mais c’est finalement Sammler que j’ai lu. Bien m’en a pris puisque Bellow, à travers le regard que jette un vieux Juif européen rescapé des camps sur la jeunesse new-yorkaise, évoque une foultitude de thèmes allant de la banalité du mal à l’individualisme exacerbé des nouvelles générations, poussées par un désir insatiable de reconnaissance et de singularité. Les rois barbares et les aspirations individualistes se mêlent avec brio dans cette oeuvre faussement conservatrice qui ouvre de magnifiques pistes de réflexion.


La Planète de Mr. Sammler, Saul Bellow, Gallimard, 304 pp.

lundi 6 janvier 2014

Marelle

Marelle
de Julio Cortazar

L’œuvre plurielle

« Allais-je rencontrer la Sibylle ? »

Ainsi s’ouvre Marelle, roman phare et culte de Julio Cortazar, publié en 1963. A moins que Marelle ne s’ouvre plus loin, au chapitre 73 et soit immédiatement mis sous la tutelle de Morelli, critique littéraire, écrivain et surtout penseur de la littérature, à la manière d’un Borgès, travaillant à un ouvrage par lequel il entend « transgresser le fait littéraire », à un ouvrage qui pourrait se lire dans n’importe quel sens, à un ouvrage, en somme, qui devrait ressembler à Marelle.

Mode d’emploi

Car Marelle est plusieurs roman. Il en est sûrement au moins trois, mais, pour ne pas prendre de risque et tromper le lecteur, le mode d’emploi indique qu’il en est particulièrement deux. Le mode d’emploi ? Oui, Marelle, comme un jeu de société solitaire, est livré avec notice. Il peut se lire de deux manières : la première nous le fait parcourir de façon linéaire, du chapitre 1 (celui, donc, qui commence par « Allais-je rencontrer la Sibylle ? ») au chapitre 56, où le lecteur pourra considérer le livre terminé ; la seconde nous fait débuter la lecture par la troisième partie du roman, intitulée « De tous les côtés (Chapitres dont on peut se passer) » et elle se poursuit à travers 155 chapitres répartis sur plus de 650 pages. Bien entendu, si on entreprend la lecture de Marelle, c’est sûrement pour le lire de la deuxième manière, ne serait-ce que dans un soucis de rentabilité : pour le même prix, on gagne plus de 200 pages et une centaine de chapitres. Mieux encore, le roman ainsi lu est potentiellement infini, puisqu’à la fin, les chapitres 131 et 58 se renvoient indéfiniment la balle. On ne termine donc jamais sa lecture de Marelle !

Pour l’amour des femmes et de Rocamadour

Dans les deux cas, l’intrigue reste la même : l’ordre des chapitres 1 à 56 n’évolue pas. On intercale seulement entre eux des renvois, indiqués en fin de chapitre, vers la troisième partie. Ceux-ci sont parfois des sortes de scènes qu’un réalisateur aurait coupées au montage de son film, enrichissant ainsi l’oeuvre dans une sorte de version longue ; le plus souvent, on sort pourtant de l’histoire et Cortazar nous renvoie à un article théorique de Morelli, voire une coupure de journal, une citation de Tardieu… Le procédé semble d’autant plus moderne qu’il s’assimile à une lecture sur internet, lorsqu’on clique sur un lien dans le corps de l’article que l’on lit pour enrichir le texte. Cortazar étant mort trop tôt, il n’y a vu qu’une allégorie du jeu de marelle où l’on saute de case en case pour atteindre le ciel. Qu’on lui pardonne !

Car s’il n’est peut-être pas prophète, Cortazar est un grand écrivain et Marelle un livre extraordinaire. L’intrigue n’est certainement pas ce qu’il y a de plus important dans ce livre - on serait tenté de dire que c’est plutôt Morelli et ses morelliennes - mais on la suit avec un plaisir indéniable. Dans la première partie, on est dans un Paris en noir et blanc, très nouvelle vague. Clope au bec, on y suit Horacio, immigré argentin amoureux de la Sibylle, qui erre dans les rues froides de la capitale quand il ne refait pas le monde en intellectualisant tout avec son groupe d’amis de toutes les nationalités au son des disques de jazz. Là, on parle d’amour, de femmes et d’enfants, on disserte entre potes et rivaux sur un mode pataphysique dans un Paris merveilleux. C’est une trame mince, mais on la suit avec plaisir, d’autant qu’au-delà des idées qui l'habitent, elle offre quelques pages magnifiques, tour à tour remplies de poésie et au phrasé libre comme un solo de jazz qui s’étend et n’en finit jamais. Il y a aussi toute la douceur et la mélancolie qui affleurent de la relation entre Horacio et la Sibylle, ponctuée d’instants magiques et de tragédie, et les rencontres avec des personnages truculents, Morelli, la clocharde Emmanuèle et l’inénarrable pianiste Berthe Trépat.

Le roman infini


La deuxième partie sera plus sombre. Dans son Buenos Aires natal, Horacio dispute une femme à son döppelganger et la folie n’est pas loin. Reste à savoir si c’est une chute ou une élévation, la fermeture ou l’ouverture vers un monde vu sous un autre angle, comme dans les écrits délirants de Zéphyrin Piriz. « Bien sûr c’est ce qu’on appelle être cinglé. » Reste donc à savoir si parvenu là (chapitre 133), on se dirige vers la fin ou si, comme Alice, on pénètre à peine dans le terrier… Car - vous l'ai-je dit ? - on ne termine jamais sa lecture de Marelle !


Gallimard (coll. L'imaginaire), 1963, 652 pp.

jeudi 21 novembre 2013

Merveilleux collages

115

Wong, maître en collages dialectiques, intercalait ici ce passage : «  Le roman qui nous intéresse n’est pas celui qui place les personnages dans une situation, mais celui qui installe la situation dans les personnages. Si bien que ceux-ci cessent d’être des personnages pour devenir des personnes… »

(-14)

14

[Où l’on a observé la photo abimée d’un supplicié pékinois]

Au-dessus d’eux ou au-dessous, Big Bill Broonzy se mit à psalmodier See see rider, comme toujours des choses de dimensions inconciliables se rejoignaient, un grotesque collage qu’il fallait ajuster avec de la vodka et des catégories kantiennes, ces tranquillisants contre toute coagulation trop brusque de la réalité. Ou alors, comme toujours, fermer les yeux et revenir en arrière, vers le monde cotonneux d’un autre soir soigneusement choisi dans l’éventail des cartes. See, see, rider, chantait Big Bill, un autre mort, see what you have done.

(-114)

114

4 mai 195… (A. P.) Malgré les efforts de ses avocats, et un ultime recours en appel interjeté le 2 courant, Lou Vincent a été exécuté ce matin dans la chambre à gaz de la prison de Saint-Quentin, Etat de Californie.

(-117)

117

J’ai vu un tribunal être contraint par la menace à condamner à mort deux enfants, allant ainsi à l’encontre de tout esprit scientifique, philosophique, humanitaire, de toute expérience, de toutes les idées les plus généreuses et les meilleures de l’époque.

Pour quelle raison mon ami Mr. Marshall, qui exhuma des reliques du passé des précédents qui auraient fait rougir de honte un sauvage, n’a-t-il pas lu cette phrase de Blackstone : «  Un enfant de moins de quatorze ans, bien qu’il soit censé ne pouvoir commettre de crime, si l’opinion du tribunal et des jurés est qu’il a effectivement commis un crime, étant en mesure de discerner le bien du mal, cet enfant peut être inculpé et condamné à mort » ?

C’est ainsi qu’une fillette de treize ans fut brûlée pour avoir tué sa maîtresse d’école.

Un petit garçon de dix ans et un autre de onze ans, qui avaient tué leurs camarades, furent condamnés à mort, et celui de dix ans fut pendu.

Pourquoi ?

Parce qu’il savait la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. Il l’avait appris au catéchisme.

Clarence Darrow, Plaidoierie pour Leopold et Loeb, 1924

(-15)


- Julio Cortazar, in Marelle, 1963

mardi 12 novembre 2013

Faits - Lecture courante à l'usage des grands débutants

Faits - Lecture courante à l’usage des grands débutants
de Marcel Cohen

L’anti-auto-fiction

Qu’on ne s’y trompe pas, les Faits de Marcel Cohen, n’ont rien d’une lecture courante et ne sont certainement pas à mettre entre les mains de débutants, même grands !

Ce qui se cache, sous ce terme générique, ce sont une centaine de scènes de vie, d’anecdotes tirées pour certaines, on peut l’imaginer, directement de la vie de l’auteur, pour d’autres de celle de personnages plus ou moins illustres, et pour la plupart de celle d’ « un homme », tout aussi indéfini que le titre du livre, et qui a le mérite de pouvoir être vous-même, ou bien alors quelqu’un d’autre, mais qui nous serait tout de même un peu familier. A travers elles, l’auteur semble se dessiner, comme la proximité de carreaux de mosaïque laisserait entrevoir une image. Mais il le fait tout en pudeur et en flou, afin qu’au lieu de s’exhiber, la relation de son expérience supposée personnelle tende plutôt à dire l’universel.

Scènes de la vie quotidienne

Il est difficile de parler de Faits ; il est certainement encore plus difficile de donner envie de le lire. Et pourtant, c’est un ouvrage qui vaut largement le détour – sans, encore une fois, qu’on sache vraiment dire pourquoi. Il n’y a pas vraiment de fil conducteur qui lierait entre elles chacune de ces cent vingt-trois historiettes de trois pages tout au plus ; à peine remarquera-t-on une certaines récurrence d’histoires de marins et à peu près autant de faits ayant pour cadre la seconde guerre mondiale et la déportation des Juifs. Pour la grande majorité, cependant, il ne s’agira que de scènes de la vie quotidienne et qui auront parfois un petit air de déjà-vu. Qu’en dire ?

Et fable moderne


Que dire aussi du style ? Et bien, finalement, que le style lui-même est peut-être ce qu’il y a de plus parlant pour décrire Faits. A première vue, il semblerait presque anodin : pas d’enluminures ou de jolies phrases, pas de bons mots, pour un peu, les dialogues tourneraient presque au médiocre (personne ne parle comme ça !). Et pourtant, Faits n’aurait pas pu être écrit autrement. C’est qu’ici, l’important n’est pas dans la forme – il s’agit uniquement d’aller droit à l’essentiel, à cet essentiel pour ainsi dire universel, intelligible par tous, comme une fable moderne, comme, finalement, un simple fait, un fait tout simple et tiré de la vie d’un homme qui pourrait être vous, ou moi, ou n’importe qui, et auquel on ne prêterait certainement jamais attention si le voir écrit devant nos yeux ne lui conférait une portée pour ainsi dire parabolique à laquelle on réfléchira parfois encore longtemps après que le livre sera refermé.

lundi 28 octobre 2013

Faber - Le destructeur

Faber - Le destructeur
de Tristan Garcia

Le roman en trompe-l’oeil

Ca a commencé comme ça. En exergue, Louis-Ferdinand Céline et juste après, un paragraphe cité dans tous les articles de gazettes sur la rentrée littéraires qui le mentionnaient - le premier, le seul, sûrement, que les critiques auront lu :

« Nous n’étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l’aristocratie, nous ne rêvions d’aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. [...] Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons - par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d’attendre une vie différente. »

Faber - Le destructeur, le dernier livre de Tristan Garcia, roman de la désillusion, grand roman de la « Génération Y » ? Non. Derrière une belle idée de départ - la confrontation de la première génération élevée dans le mythe absolu de la liberté individuelle avec la décevante réalité du quotidien - ne se cache qu’un roman énervant, pas inspiré, peu crédible et surtout très mal écrit.

Rendons grâce à Garcia, tout suspens quant à la qualité réelle du livre est très rapidement évacué : première page du roman proprement dit et on pressent déjà que ça ira mal. Madeleine, l’un des quatre narrateurs qui prêtent leurs voix à ce roman et qui, comme toutes les femmes, n’a pas le sens de l’orientation, y fait la rencontre d’un jeune pompiste « musclé, tatoué et plein de charme » - oui, nous avons bien droit à non pas un, mais deux clichés ridicules en dix lignes. De cette vision tout droit sortie d’un film X des années 80 (avant, donc, l’avènement de la génération Y dont le livre fait son sujet : c’est presque un anachronisme), on attendrait presque qu’elle demande à ladite Madeleine si elle a un problème de carburateur ou si elle veut qu’elle lui remplisse son réservoir. Passons. On est quand même déçu quand elle se contente de lui indiquer son chemin - ce qui nous permettra toutefois d’apprendre que Madeleine conduit une Toyota Aygo qui ressemble à hanneton, qu’elle ne sait pas faire fonctionner son GPS et qu’elle utilise encore une vieille carte routière, ce qui, lorsqu’on n’a pas le sens de l’orientation, est ambitieux. Bref, Madeleine, comme le lecteur, est mal barrée.

Faber la pute !

Pourtant, les informations délivrées par le pompiste musclé, tatoué et plein de charme mèneront avec succès Madeleine jusqu’à son but : Faber, le destructeur du titre qui ne semble être parvenu à ne détruire que lui-même, devenu une sorte de SDF et vivant dans une cabane gardée par deux mamies revêches.

Faber est l’ancien camarade de classe de Madeleine et Basile (un autre narrateur), et si Maddie est venue le chercher au fin fond de sa cabane au fin fond du jardin du fin fond de sa campagne c’est parce qu’elle a reçu une lettre qui, dans le code élaboré lorsqu’ils étaient enfants, s’assimilait à un appel au secours lancé par Faber qui s’estimait en danger. Faber, lui, nie avoir envoyé cette lettre mais suit quand même Madeleine qui le rapatrie à Mornay, charmante bourgade de la grande couronne parisienne avec son collège, son lycée, son maire immortel et ses tours. Le pitch autour de cette mystérieuse lettre prête un peu d’intérêt au livre, mais, comme le reste, se révélera bien vite comme une farce manquée : tout se plante dans ce bouquin, et on a rarement vu autant de bonnes idées retomber comme des soufflets faute d’être bien traitées.

Car le livre ne nous contera finalement que l’histoire de Faber telle qu’évoquée tantôt par Madeleine le garçon manqué, tantôt par Basile qui se fait pipi dessus, deux parias copieusement moqués à la maternelle et tout heureux de voir un jour débarquer dans leur école ce grand garçon issu de la DDASS, pick-pocket talentueux, plus balèze de la classe, élève surdoué et même leader précoce de mouvement étudiant. Dès lors, chaque chapitre du roman pourrait faire l’objet d’un petit livre pour enfant : Faber est adopté - Faber va à l’école - Faber rencontre ses amis - Faber joue des mauvais tours aux caïds - Faber écoute du rap - Faber vole les sujets du prof d’histoire-géo - Faber manifeste contre la réforme Juppé - Faber va à une boum... mais aussi, pour les plus grands, Faber casse la gueule du mari de Maddie - Faber dort sous un pont - Faber torture un gosse, et enfin last but not least - Faber est le diable incarné et éjacule de la lave en fusion. Oui : Faber est le diable incarné et éjacule de la lave en fusion. 

Salsa du démon

Car en plus d’être un personnage insignifiant, Faber est un personnage complètement raté. Pas charismatique pour un sou, le grand Faber dont l’influence poursuit ses camarades plus de vingt ans après leur rencontre, ne se distingue que par sa grande gueule et quelques tours de passe-passe. Sentant que ce n’était pas assez pour servir son propos, Garcia tente donc d’en faire un diable.

Pourquoi pas ? Après tout, le satanisme colle bien avec le thème d’une jeunesse sans repères ni foi, individualiste à l’extrême et prête à tout pour exister. Seulement, on n’y croit jamais : Satan qui vole des sujets de contrôle dans le cartable du prof, bof. Pire : ces scènes dramatiques censées nous révéler la vraie nature de Faber sont si manquées qu’elles en deviennent cocasses. Imaginez plutôt Faber qui, après une soirée à boire et fumer des joints sur le toit du collège, se met à déclarer dans trois octaves qu’il est le diable fait homme ou encore que, perdant sa virginité à un âge encore tendre, il incendie littéralement le vagin de sa partenaire. Voilà donc l’incarnation de cette jeunesse nihiliste et menaçante. Là où un Dostoïevski campait avec brio sa jeunesse diabolique par un tirage de nez, Garcia peine à créer un diablotin avec tous les renforts pyrotechniques dont il dispose. C’est comme si on laissait un réalisateur américain faire à grands coups d’effets spéciaux le remake d’un film d’auteur empreint de symbolisme. Trop pathétique pour être effrayant, trop anecdotique pour être réac’, le livre est juste raté.

Et tous ces manqués ont forcément un impact sur le propos du livre. On peine réellement à comprendre comment Faber a pu avoir une influence si marquante sur ses camarades avec ses quelques farces. D’ailleurs, on ne comprend pas vraiment de quoi il serait le symbole. Garcia semble se poser la même question puisqu’il fait machine arrière après un ultime twist : Faber n’est plus qu’un pauvre type qu’on aurait pris pour un diable. C’est certes plus plausible, mais alors, quid de son sperme corrosif ?

Tristan - L’imposteur

Signe que le livre échoue de bout en bout, Garcia nous en expose les ficelles dans une glose finale, comme s’il voulait nous dire dans les vingt dernières pages ce qu’il n’était pas parvenu à démontrer dans les quatre cents qui les précèdent. Son propos n’est d’ailleurs pas idiot et on peut même y adhérer : Faber serait le fruit d’une civilisation sur le déclin, un faux prophète de l’apocalypse, un type banal qui faute de s’épanouir, appellerait le chaos de ses voeux. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ces quatre cents pages invraisemblables ?

Le pire dans cette glose en forme de constat d’échec, c’est que c’est le petit Tristan lui-même qui la tient. Ancien élève de Basile - devenu prof après qu’il avait arrêté de se pisser dessus -, Tristan était un suiveur, un wanna-be Faber, un petit premier de la classe vaguement rebelle, devenu écrivain et dont on a peut-être déjà lu les précédents livres. Incursion de l’auteur encore une fois ratée, personnage antipathique tout au long du livre, il nous porte le coup final en disant dans son aparté qu’il a écrit le livre d’après les notes laissées par Basile, qu’il (Tristan) a « améliorées, parce qu’il [Basile] n’écrivait pas très bien ». Lire ça quand on a constaté pendant 450 pages à quel point le roman était mal écrit, ça achève de nous énerver !

lundi 14 octobre 2013

La Planète de M. Sammler


La Planète de M. Sammler
de Saul Bellow

Ce que la Terre doit à la Lune

M. Sammler vit sur Terre. Plus précisément, à New York. C’est un vieil Ostjude, échappé miraculeusement à l’holocauste quand, laissé pour mort après qu’un Einsatzgruppe lui avait fait creuser sa propre tombe et tiré dessus, il s’était hissé au sommet d’une montagne de cadavres, hors de sa sépulture et s’était finalement caché pendant des mois dans un cimetière, nourri par un gardien antisémite, mais humain. Après la guerre, il avait dû son salut à un neveu, Elya, chirurgien-avorteur richissime qui l’avait fait venir aux Etats-Unis et s’était occupé de subvenir à ses besoins et à celui de sa fille, Shula.

Ce que représente M. Sammler, c’est surtout une certaine image de l’ancienne école, le seul survivant d’un peuple exterminé, un Juif polonais éduqué en Angleterre et débarqué à New York. Voilà bien de quoi lui procurer tout le recul et le décalage nécessaires pour incarner « un îlot de méditation dans l’île de Manhattan ». Car autour de M. Sammler, c’est toute une jeunesse étrange et surtout étrangère à la pensée de Sammler qui s’affaire dans la Big Apple des années 60.

La banalité du mal

Tout commence quand M. Sammler surprend un pickpocket noir exécutant ses oeuvres dans un autobus new-yorkais. Le crime, bien sûr, choque la conscience du vieillard, va à l’encontre de ses valeurs. Pourtant, le vieux Sammler est fasciné et ne souhaite rien plus qu’assister à sa répétition. « Dans le mal comme dans l’art il y a l’illumination. », écrit Bellow. Or, pour un survivant comme M. Sammler, s’ouvrir au mal, c’est rappeler vers soi le souvenir de l’holocauste. Ainsi est évoquée Hannah Arendt et sa « Banalité du mal », ce qu’on pourrait qualifier de trait de génie nazi et qui consista à diviser le travail de l’extermination des Juifs de façon à détruire toute notion de responsabilité individuelle ou collective : « Une société de masse ne produit pas de grands criminels. » Faire passer le plus grand crime de l’humanité pour banal était, selon les propres termes de M. Sammler, « une idée de génie ».

Mais cela ne s’arrête pas là. Avec ce basculement, la banalité du mal n’est plus le signe de la barbarie, mais plutôt le sommet de la civilisation bourgeoise occidentale. Toute cette idée s’incarne dans un long monologue que tient M. Sammler au milieu du livre, laissant pour une fois de côté son hostilité à l’égard des explications. Elle tient en la mise en rapport d’un côté du pickpocket noir, sorte de « roi barbare » dans son manteau en poil de chameau, ses lunettes Dior et son costume de sapeur, et qui exhibe sa virilité comme un spectre tout à la fois menaçant et justifiant un pouvoir qui le placerait au-dessus des lois et lui autoriserait le recours au mal ; et de l’autre divers spécimens d’une jeunesse bourgeoise fascinée par le crime et à plus d’un titre névrosée. Parmi ceux-ci, Shula, la fille de M. Sammler, excentrique auto-proclamée qui fouille les poubelles, vole et se livre à quantité d’autres actes inconséquents, mais aussi Wallace et Angela, les enfants d’Elya, respectivement pseudo-intellectuel cherchant à s’épanouir à tout prix et à travers un nombre incalculables d’entreprises toutes plus farfelues les unes que les autres, et quasi-nymphomane, s’exhibant à tout crin et explorant les mystères de sa sexualité un à un ou tous en même temps.

L’aspiration individualiste

Toute cette jeunesse est animée par une revendication : l’aspiration à être un individu. Là où, il y a deux-cents ans, on se contentait d’être partie interchangeable d’un tout simplement défini par une appellation générique (noble, ouvrier, paysan, esclave...), chacun veut aujourd’hui exister et s’affirmer comme un individu unique. Si beaucoup s’accordent pour considérer cela comme un très grand progrès, pour M. Sammler, c’est « effroyable pour qui sait ce qu’est la souffrance ». Car s’épanouir est devenu un fardeau. Les désirs sont infinis et les exigences impossibles, à partir de réalités complexes. En un mot, notre aspiration à l’individualisme repose sur le mensonge de notre unicité ; la réalité - moins conservatrice que hautement régressive et même presque dangereuse - est que nous sommes substituables.

Pour assouvir notre quête d’identité, il ne reste plus que deux voies. La première est une idée qui m’est chère depuis longtemps : la parodie. Contrairement à l’Antiquité où les mythes et les maîtres servaient de guides, notre société refuse l’imitation ; sinon, elle ne serait pas originale. Elle s’enfonce donc dans la parodie, la théâtralité, les comportements excessifs comme ceux des enfants de Sammler et son neveu ; comme, aussi, cette politique du « toujours plus » qu’on retrouve partout autour de nous, ou dans le matérialisme, cette transposition de l’être à l’avoir, de l’essence à l'esbroufe.

L’autre voie est celle du Mal. C’est la voie du Marquis de Sade, philosophe des Lumières à sa façon ; c’est aussi la voie des Raskolnikov, qui veulent, par le meurtre, éprouver leur condition d’ « homme d’exception ». La fascination pour le meurtre et le nihilisme dans les classes bourgeoises n’est plus à démontrer. Le Mal seul est capable d’ébranler la solidité du confort bourgeois et de donner l’impression d’exister - M. Sammler l’a lui-même expérimenté.

Le roi de Lodz

Or, ces deux voies se recoupent. Tout d’abord, si l’on donne à la notion de Mal une définition qui la renvoie au démoniaque, lui faisant englober les arts, le sexe, le matérialisme... La transgression et l’excès. Ensuite, parce qu’elles s’incarnent parfois toutes les deux sous les traits d’un même personnage, tel ce roi de Lodz, un Juif nommé responsable du ghetto de Lodz par les Nazis, et qui envoya des milliers des siens à Auschwitz tout en paradant tel un roi de carnaval dans son carrosse à travers les rues du ghetto où pourrissaient les cadavres en guenilles.

Tout cela, M. Sammler l’évoque en présence d’un scientifique qui traite de la colonisation de la Lune comme d’une nécessité pour l’espèce humaine (nous sommes à la fin des années 60 et la Guerre des Etoiles suscite les fantasmes). La Lune, sous la plume de Bellow, a de faux airs d’oeuvre d’art (« le désir d’être un bateau ivre ou de posséder une âme aspirant à briser les parois d’un univers clos »). Voilà qui rappelle un autre grand écrivain qui redoutait le nihilisme auquel conduiraient les idées nouvelles et soutenait que l’art sauverait le monde.

Sous ses airs faussement conservateurs - Elya, le seul qui ait oeuvré pour le bien de sa famille, a fait ce qu’on attendait de lui sans y prendre plaisir -, La planète de M. Sammler est un roman vraiment intelligent qui ouvre de magnifiques pistes de réflexion. C’est peut-être ça, être un grand écrivain : faire du banal quelque chose d’exceptionnel. Gageons que Saul Bellow a pris du plaisir à éclairer l’humanité. Elle est peut-être là, la voie qui mène à l’exceptionnel, à l’épanouissement.

lundi 26 août 2013

La Pornographie


La Pornographie
de Witold Gombrowicz

La littérature pervertie(t ?)

La quatrième de couverture et la préface du livre font dire à Gombrowicz qu’il voulait avec La Pornographie révolutionner l’érotisme polonais. S’il y parvient sûrement dans une certaine mesure, c’est moins pour son érotisme que pour le malaise que crée chez le lecteur cette représentation de l’obscénité qu’on se souviendra de ce roman marquant à plus d’un titre.

Avant même d’en venir au vif du sujet – la manipulation, forcément malsaine, de deux adolescents par et pour la satisfaction de deux hommes adultes – plusieurs choses interpellent, à commencer par les liens qui unissent l’auteur, le narrateur et celui qui se présente de plus en plus comme son double au fur et à mesure que l’on avance dans le roman, Frédéric. Ces trois entités semblent se confondre d’abord parce que l’auteur, non content d’écrire à la première personne du singulier, va jusqu’à donner son nom, son âge et sa profession au narrateur si bien que le livre apparaît plus comme un récit ou un journal (une confession ?) que comme un roman à proprement parler. Quand on sait que Gombrowicz était en Argentine, et non en Pologne, en 1943, aucun doute ne subsiste : il s’agit bien d’une fiction ; mais le temps du roman, la proximité que semblent entretenir l’auteur et son narrateur à la personnalité pour le moins trouble contribue à accentuer le malaise du lecteur. D’autant plus que se superpose encore, par-dessus ces deux-là, la figure de Frédéric. De prime abord, il apparaît comme un être insignifiant et même une sorte de boulet que l’auteur/narrateur doit traîner derrière lui, une présence disgracieuse et encombrante. Cependant, au fil du roman, il va se révéler lui aussi comme le double de l’auteur – ou plus exactement du narrateur avec lequel il se confond – et même comme son prolongement. On le perçoit d’abord à travers certains détails qui ne peuvent relever d’une saute de concentration de l’auteur tels que ces quelques aptitudes à la médecine prêtées tour à tour au narrateur puis à Frédéric, ou au fait que jamais les deux personnages ne soient visibles en même temps en deux endroits différents (quand, par exemple, Witold est sur une barque et montre à son passager l’endroit où est censé être Frédéric, celui-ci est caché et parfaitement invisible depuis la barque). Surtout, on le perçoit à travers la symbiose qui règne entre ces deux personnages qui pensent la même chose au même moment, communiquent sans paroles et semblent finalement se répartir les rôles de façon à ce que Frédéric s’active à la réalisation des fantasmes de Witold.

Les vers de terre

Au centre de ceux-ci, donc, deux adolescents, Karol et Henia, qui ont toujours vécu et grandi ensemble, sans jamais que leurs jeux ne sortent des limites de l’innocence. Ce qui n’est d’abord qu’une curiosité après que non seulement Witold et Frédéric, mais aussi le fiancé de Hénia lui-même ont tous remarqué la parfaite compatibilité physique entre les deux jeunes gens, vire rapidement à l’obsession lorsque Witold et Frédéric décident que ce (garçon) et cette (fille) – ces parenthèses, utilisées par l’auteur, demeureront un mystère malgré les promesses plusieurs fois réitérées de les expliquer – doivent être ensemble, c’est-à-dire coucher ensemble.

En préface, Gombrowicz réfute toute portée philosophique à son roman, préférant l’idée selon laquelle il se serait contenté de développer un thème et de l’exploiter au mieux. La jeunesse est au centre le celui-ci et semble incarner, sous la plume de l’auteur, à la fois l’innocence et la perversion. La première est évidente en ce que les jeux de Karol et Henia sont toujours restés purs malgré leur proximité et leur puberté. Les deux personnages incarnent une certaine idée de la jeunesse comme l’incarnation de la pureté, et les mystérieuses parenthèses employées par l’auteur semblent pour ainsi dire les préserver du monde extérieur et de ses saletés. Au moins la première partie.

Car il n’est pas besoin de beaucoup gratter cette apparence d’innocence pour révéler une certaine perversité. Les deux jeunes se prêtent en effet sans résistance et non sans plaisir aux jeux et aux mises en scène orchestrées par Frédéric et Witold, qui n’ont d’ailleurs pas besoin d’avancer à pas couverts pour que les jeunes gens rentrent dans la danse. Mieux encore, ce sont Karol et Henia eux-mêmes qui livreront aux deux adultes les clés de leur union en se livrant devant eux à un acte qui apparaît comme un symbole de cette jeunesse innocente et perverse : en joignant leurs deux pieds pour écraser un ver de terre, acte cruel pratiqué avec candeur depuis toujours par des milliards d’enfants, les jeunes permettent à Witold et Frédéric d’élaborer le plan qui cimentera l’union non seulement de Karol et Henia, mais aussi des deux générations, dans le crime et pour l’érotisme. Karol et Henia entrent dans une sorte de pacte sacré avec Frédéric et Witold… et sortent définitivement du monde de l’enfance et de son innocence.

Renouveau de l’érotisme ou pas ; portée philosophique ou non ; La Pornographie est au-delà de ces interrogations un roman à la construction implacable qui marque et interpelle, qui suscite chez le lecteur un trouble certain : en rendant ainsi à la pornographie son sens premier, en exposant au lecteur une obscénité crue, il en fait une sorte de voyeur et, par la même, le complice de Witold et de Frédéric. La boucle est bouclée : entre les mains de Gombrowicz, le lecteur, comme Henia et Karol, perd son innocence et, de jouet, devient complice… et pervers.

lundi 19 août 2013

La Saga de Njall le Brûlé


La Saga de Njall le Brûlé


A la lisière de l’épopée et de l’histoire

La Saga de Njall le Brûlé est largement considérée comme le chef d’oeuvre du genre des sagas islandaises, textes à la frontière du document historique et de l’épopée, aussi influents dans le monde nordique que certains mythes greco-romains chez nous, et rédigés pour la plupart par des clercs restés anonymes dans l’Islande du 13ème siècle.

Il serait sans doute aussi ardu que superflu de s’évertuer à résumer ici l’intrigue de cette saga, la plus longue parmi celle qui nous reste. Elle met en scène une bonne centaine de personnages dont la moitié au moins joue un rôle prépondérant ; si l’on compte les patronymes cités lorsque l’auteur trace le lignage de ses héros, ce sont plus de quatre cents noms que l’on croise dans ce texte de tout juste trois cents pages. Ces lignages, justement parlons-en. Chaque nouveau personnage d’importance nous est présenté avant son entrée en scène : c’est le signe qu’il faut prendre son crayon pour noter son nom et le relier, par la suite, aux autres protagonistes pour ne pas confondre, quelques dizaines de pages plus tard Mordr la Viole et Mordr Valgardsson, et surtout pour se rappeler des affinités changeantes des uns et des autres, des clans et des mariages. Surtout, c’est la marque du désir de l’auteur de rattacher ses personnages à une sorte d’aristocratie dans le souhait vraisemblablement conscient d’écrire la mythologie de cette île colonisée. Ainsi, il ne sera pas rare de voir un des protagonistes descendre de quelque illustre famille dont les membres les plus anciens seront les découvreurs de l’Islande ; à l’autre bout, seront parfois mentionnés de grands hommes vivant à l’époque de la rédaction de la Saga, quelques trois cents ans après les faits relatés.

L’Islande de l’An Mil : violence, pillage... et procédure

Ceux-ci se déroulent autour de l’an 1000. Régis Boyer, auteur de la traduction, des excellentes et indispensables notes et de la notice dans l’édition Pléiade, nous indique dans celle-ci que le premier événement marquant de la Saga, le mariage de Hrutr et Unnr, aurait eu lieu en 963 tandis que le second et plus important tournant de l’oeuvre se serait effectivement déroulé en 1010. Entre les deux, en 999, l’Islande aura été christianisée - élément d’autant plus important que l’auteur de la Saga est vraisemblablement un religieux. Au vu de ces éléments, c’est donc peu de dire que La Saga de Njall le Brûlé baigne dans un contexte historiquement chargé. Voilà qui fait de ce texte un document historique de premier ordre. Pas seulement parce que certains des personnages qu’il met en scène et des événements qu’il relate ont bel et bien existé (on verra plus loin qu’ils sont tellement romancés qu’on ne saurait prendre l’épopée pour argent comptant), mais surtout parce qu’il nous fait découvrir une culture qui nous est, dans une très large mesure, complètement inconnue. On retrouve bien sûr certains des clichés qui viennent immédiatement à l’esprit quand sont évoqués les vikings : violence et raids pirates sur les côtes européennes. De fait, l’auteur nous présente une société où les exploits guerriers et les meurtres s’accaparent la part du lion. On tue presque comme on respire, pour une question d’honneur ou pour le simple fait qu’un homme aura coupé du bois dans votre domaine sans autorisation. Cela donne d’ailleurs lieu à de fameuses vendetta que ne renieraient pas les mafiosi siciliens ! De même, chaque jeune homme de bonne famille, pour s’aguerrir lorsqu’il devient adulte, part en expédition le long des côtes de l’Atlantique ou de la Mer du Nord, poussant parfois aussi loin que Rome ou l’Estonie, pour voir du pays et revenir avec un copieux butin et des histoires à raconter au coin du feu, comme tout étudiant qui se respecte à son retour d’une année d’Erasmus.

Ce qui surprend plus, c’est de voir cette société d’une extrême violence cohabiter avec un système légaliste à travers lequel sourd une véritable passion procédurière. Ainsi, l’année des grands chefs islandais est rythmée par les thing régionaux, deux fois par ans, et surtout par l’althing qui réunit une fois par an tous les notables de l’île. C’est l’occasion pour cet Etat sans pouvoir exécutif de discuter des lois et surtout de tenir les procès censés permettre le règlement des affaires en cours et pour lesquels le pays tout entier semble se passionner. Ainsi, on prend des témoins, on monte au Mont-de-la-Loi faire ses accusations et les procès se tiennent dans une procédure rigoureuse et à peine de nullité. A leur issue, l’ardoise des meurtres est effacée par le paiement d’une compensation monétaire... bien souvent reversée l’année suivante à la famille du défendeur, occis à son tour dans le cadre de la justice privée évoquée plus haut et qui se superpose à cette justice publique. Dans les cas les plus graves, le bannissement temporaire pourra être prononcé (et ainsi donner lieu à de nouveaux pillages en Europe... ou à des pèlerinages à Rome après la christianisation), ou même la terrible proscription, peine suprême qui crée les Skógarmadr, « homme des bois » dépossédés de tous leurs biens et condamnés à vivre hors des villes, auxquels personne ne pourra fournir assistance (ni vêtement, ni nourriture, ni hébergement, ni transport) et que quiconque pourra tuer librement, sauf à ce qu’ils tuent eux-même trois autres Skógarmadr pour se réhabiliter.

Epopée mythique et personnages héroïques

Si la Saga de Njall le Brûlé constitue donc un beau document historique, il ne faut pas oublier qu’elle est avant tout une splendide épopée et obéit donc aux codes du genre : comme L'Iliade ou L’Odyssée, si elle met au prise des personnages dont d’autres sources attestent de l’existence, le ton dramatique de l’auteur et les exploits qu’il narre rappellent sans cesse que l’on est face à une oeuvre qui préfigure en quelque sorte le roman d’aventures. On pourrait grossièrement découper l’intrigue en trois parties articulées autour de deux axes, qui forment les points du roman où l’intensité dramatique culmine.

La première partie sert d’abord d’introduction. Comme dans un prologue, on nous présente Hrutr et son frère Hoskuldr dont le mariage du premier avec Unnr et la fille du second, Hallgerdr, femme fatale avant l’heure, ne mèneront qu’à Gunnar et son ami Njall, les deux héros de cette saga. Pour les rattacher à des héros plus connus, on pourrait avancer, de manière toutefois quelque peu réductrice, que le premier serait Achille et le second Ulysse. En effet, Gunnar est l’archétype du héros d’épopée, guerrier invincible et romantique dans l’attachement qu’il manifeste à son honneur, sa terre et ses proches, tandis que Njall se démarque par son intelligence, sa connaissance des lois et sa perspicacité bien secondée par un fameux don de divination. Autour d’eux, gravitent tout un tas de personnages que l’auteur se garde bien de rendre trop caricaturaux : même l’infâme Mordr finira dans le camp des gentils bien que ses odieux stratagèmes motivés par l’envie soient la cause des plus grands malheurs de Gunnar et de Njall ; la plupart ne font que défendre leurs intérêts et leur honneur, et ne seront finalement sympathiques ou non qu’en fonction des rapports qu’ils entretiendront avec nos deux héros.

C’est ainsi qu’une ribambelle de procès et de vengeances mènera au premier événement majeur de la Saga, au terme duquel de nombreuses condamnations au bannissement seront prononcées, créant à leur tour de nouvelles inimitiés entre Thrainn, un oncle de Gunnar, et les fils de Njall et leur nouvel ami Kari, qui culmineront, toujours grâce aux manigances de Mordr, en un nouvel événement dramatique et finalement, à la sombre vengeance de Kari, troisième héros de la Saga. On voit donc que toute l’action est bel et bien soutenue par une trame romanesque qui n’hésite pas à recourir à d’authentique personnages de fiction pour cimenter toutes les intrigues et les relier entre elles de manière à offrir une grande oeuvre littéraire. Çà et là, on voit même apparaître d’autres protagonistes de grandes sagas islandaises, tels Snorri le Godi, dont la présence étonnante laisse à penser que l’auteur s’amusait à citer dans son texte toutes les personnalités remarquables de l’Islande de ce temps. 

Le destin comme maître d’oeuvre

Quant au ton employé, comment le rattacher à quelque velléité de neutralité historique ? L’auteur se complaît dans une remarquable économie stylistique, abandonnant, sauf en de très rares occasions, poésie et figures de style pour se concentrer sur l’action. Mais alors, quelle action ! S’il peut d’un revers de la main évacuer trois hivers passés au même endroit, l’auteur abandonnera son écriture dépouillée pour nous fournir un luxe de détails sur la tenue d’une procédure ou décrire chacun des coups portés dans une bataille avec son lot de lances qui déchirent la poitrine et ressortent à travers les épaules ou de haches qui tranchent d’un seul coup jambes et têtes. De même, le lyrisme n’apparaîtra qu’au cours des rêves prémonitoires de Njall et de quelques autres qui annoncent le destin dont nul personnage, même averti, ne peut infléchir la course folle : qu’on soit païen ou bien chrétien, c’est toujours lui qui distribue les cartes dans ce texte magistral dans lequel on se plonge par curiosité et dont on ressort envouté, avec le profond désir de lire d’autres sagas.