dimanche 7 juillet 2013

La Grande Tristezza


La Grande Bellezza
de Paolo Sorrentino

Le grand bluff

Il y a des films qu’on aime et d’autres qui ne nous touchent pas. La Grande Bellezza, de l’Italien Paolo Sorrentino, appartient à une troisième catégorie : celle des films qui nous énervent.

Dans la synopsis officielle, on commence par nous évoquer les splendeurs de Rome et le triste sort d’un touriste Japonais « foudroyé par tant de beauté ». A l’écran, à le voir s’éponger le front sous le soleil brûlant, on a plutôt l’impression d’une bête insolation. Mais qu’importe : on n’entendra plus parler de lui. Toutefois, ce petit coup de bluff est révélateur d’un film qui, sans cesse, veut passer pour autre chose que ce qu’il est. 

Cela commence avec son personnage principal : Jep Gambardella. Partout, on le présente comme un écrivain à la recherche d’inspiration : il n’en est rien. De son propre aveux, Jep Gambardella est un mondain. A plein temps. Débarqué à Rome, il n’aspirait qu’à assister aux plus belles fêtes et même à pouvoir les gâcher. Rien de plus. Il n’a écrit qu’un livre, il y a quarante ans, et il vit depuis de la gloire que cet unique ouvrage lui aura rapportée. Si certains de ses proches le poussent parfois à reprendre la plume, lui semble très bien se satisfaire de sa vie vide et de son « petit train(-train) qui ne va nulle part ».

Fausse critique et vrais clichés

Alors, puisque tout le monde, dans ce film, est très heureux d’être un mondain, le spectateur est entraîné durant deux heures trente interminables dans d’horripilantes fêtes privées avec vue sur le Colisée dans lesquelles toute une clique de vieux beaux s’échangent à qui mieux mieux des propos vains à n’en plus finir. C’est dramatiquement chiant. 

Il semble qu’on veuille nous faire passer ce film pour une critique acerbe de l’inanité de la vie mondaine. Ainsi, il faudrait le regarder, d’un bout à l’autre, au second degré pour se moquer de tous ces gens stupides et prétentieux. Le problème avec cette approche, c’est qu’à se faire succéder, durant deux heures et demi, des mondains sapés comme des princes qui disent des choses vaines, on finit par avoir un film au propos vain qui ressemble à un catalogue de mode. On a beau jeu de dire, après coup, que justement, tout cela est une critique : reste que pendant toute la durée du film, le spectateur, lui, s’empêtre dans une mare de propos oiseux à ne plus savoir qu’en faire.

Et quand bien même il faudrait vraiment appréhender comme une critique cette débauche de stupidité poseuse, elle - la critique - serait sacrément mauvaise. Le film est une accumulation de clichés, pire que dans un roman de Musso.

En vrac, on y trouve :
  • un type qui, à 65 ans tout juste fêtés, se rend compte, juste après avoir couché avec une femme, qu’il n’a plus le temps de faire les choses qu’il n’a pas envie de faire, et en profite pour s’éclipser pendant qu'elle a le dos tourné ;
  • une artiste performiste qui se jette contre un mur dans un spectacle ridicule et par la suite, en interview, est démasquée comme un charlatan lorsqu’elle évoque les vibrations qu’elle prétend ressentir dans un discours aussi dénué de sens que son spectacle lui-même ;
  • une mondaine pseudo-marxiste moquée par ses pairs pour parler socialisme, sacrifice, littérature engagée et difficulté d’être mère et femme, alors qu’elle fait la fête tous les soirs, dispose d’une armée de domestiques pour élever ses enfants et entretenir son palais, et ne doit d’avoir été publiée qu’à sa liaison avec un politicien qui assure ses revenus sans qu’elle ait à travailler ;
  • un obsédé malingre qui veut « baiser » toutes les femmes qu’il rencontre et semble bien connu des putes romaines, tout en prétendant qu’il forme avec sa femme le seul couple amoureux et fidèle de Rome ;
  • une pseudo-actrice/femme fatale qui prétend s’être retirée du cinéma faute de se voir proposer des rôles à sa mesure, et qui a décidé en conséquence d’écrire un premier roman qu’elle qualifie elle-même de « très proustien » (et le type qui la drague qui prétend que, justement, Proust est son écrivain préféré... avec Ammaniti - un écrivain populaire italien qui n’a rien de commun avec Proust) ;
  • une vieille strip-teaseuse au grand coeur qui se déshabille pour se soigner ;
  • une gamine qui badigeonne au hasard une toile qui vaudra des millions...

et j’en oublie sûrement, mais la liste est déjà imposante.

Placement de produit

Ce qu’on trouve bel et bien dans ce film, par contre, c’est un catalogue de tourisme pour Rome. Oui, la photo est magnifique, mais seulement si l’on considère qu’une ville, pour être belle, doit être parfaitement vide et morte. Comme dans le tout aussi mauvais Angel-A, de Besson, à Paris, on nous montre pendant deux heures des images de carte postale d’une ville qui, si elle est indéniablement splendide, semble avoir été désertée par tout ce que sa population comporte de gens qui ne payent pas l’ISF. La Rome de Paolo Sorrentino, ce sont donc des places vides avec des fontaines d’eau pure, des palazzi extraordinaires (quitte, pour en montrer plus, à introduire un personnage invraisemblable qui possède toutes les clés des plus beaux palais de Rome au seul titre qu’il est... fiable - oui, on est là en terme d’indigence de scénario), et des statues colossales éclairées dans un clair obscur que n’aurait pas renié Le Caravage. Oui, Rome est une ville magnifique ; mais non, cela ne suffit pas à faire un film !

Ce qu’est véritablement ce film, c’est une vaste opération de placement de produit. Cela commence d’ailleurs très fort quand, dès la deuxième scène, d’interminables minutes de fêtes (qui ont le mérite de nous faire remarquer à quel point on doit avoir l’air ridicule quand on se trémousse en boîte) se voient auréolées, grâce à un cadrage complaisant, par un grand panneau lumineux "Martini" qui semble bénir les fêtards qui chantent les louanges de la liqueur amère. A la fin de la scène, la pub occupera jusqu’aux deux tiers de l’écran...

Et le procédé continue tout au long du film. Vieux beaux et dindes s’affichent ainsi à l’écran dans leurs plus beaux atours, toujours tirés à quatre épingle, et on ne manque pas de citer, au détour d’un dialogue, le nom des meilleurs tailleurs de Rome. Au final, entre les vues de Rome comme sur papier glacé et ce défilé de mondains richissimes en Versace et Armani, on a l’impression de feuilleter pendant 240 minutes un numéro spécial de Vogue Italie consacré à la mode gériatre. 

Connivence et complaisance

La Grande Bellezza est donc un film snob. Tout le monde peut se plonger pendant deux heures et demi dans un univers luxueux et vain avec le prétexte de la critique comme alibi. On n’a que faire que le réalisateur montre bien trop de complaisance vis-à-vis de son personnage principal - pourtant pas moins vain que tous ceux qui l’entourent - pour que l’excuse tienne la route : on s’empresse de la saisir à bras le corps pour justifier qu’on a vu un grand film le weekend dernier. En bonus, on pourra rouler très fort les sonorités du titre en italien - plus classe que Superman - et s’improviser expert de l’oeuvre de Fellini - à laquelle on a très bien saisi l’hommage puisqu’on sait que Fellini aimait Rome et qu’il avait même filmé la fontaine de Trevi. D’ailleurs, on l’a lu dans Telerama.*

Allez, vous pouvez pourtant l’avouer que la vie mondaine vous fait rêver : Sorrentino lui-même ne s’en cache pas vraiment.

*NB : Les plus littéraires souriront avec la même connivence quand seront évoqués les noms de Proust, Céline et Flaubert ; mais aussi de Dostoïevski, qui tombe ici comme un cheveux sur la soupe, mais ça fait toujours bien.




lundi 1 juillet 2013

Oblomov


Oblomov
d’Ivan Gontcharov

Faust, Don Juan, Don Quichotte, Tolstoï et Dostoïevski : rien que ça !

Oblomov, le personnage qui prête son nom au grand roman d’Ivan Gontcharov, est comparé, dès le quatrième de couverture, à Don Juan, Faust ou Don Quichotte. Plus bas, on nous indique qu’il s’agit d’un grand classique de la littérature russe, salué par Tolstoï et Dostoïevski, qui le reconnaissaient pour tel. Bref, avec une telle introduction, on se sentirait presque dans l’obligation d’aimer le roman : la dignité du lecteur est en jeu.

Et pourtant, Oblomov est une véritable déception.

Et maintenant, Gogol !

Cela avait très bien commencé : les 150 premières pages sont un délice absolu. Les visiteurs se succèdent chez Oblomov qui n’a pas plus envie de les recevoir que de les suivre à Ekaterinhoff où ils veulent tous le trainer pour assister à on ne sait quelle fête tandis que lui-même, Oblomov, n’est obnubilé que par deux importants soucis : son bailleur qui l’oblige à déménager et son intendant, dans son domaine en province, qui lui annonce de mauvaises récoltes, des travaux et surtout une baisse de ses revenus. Or, ces deux nouvelles sont particulièrement mauvaises puisqu’Oblomov, plongé depuis des années dans une douce léthargie, n’exerce aucune autre activité que de s’allonger dans son fauteuil pour n’en jamais bouger. On ne peut donc rien envisager de pire que de devoir à la fois déménager et se démener pour régler ses affaires et continuer à jouir d’une rente confortable. Toujours est-il que, malgré la passe difficile que traverse le bon Ilia Ilitch, le lecteur, lui, se réjouit de ses malheurs et de la personnalité - mais en est-ce seulement une ? - d’Oblomov qui l’amène à éconduire en discutaillant ses différents visiteurs, à se plaindre paresseusement de ses ennuis, et à se disputer avec son vieux serviteur, Zakhar, aussi paresseux que lui et incapable de comprendre pourquoi on le blâme, lui, du fait que l’appartement est infesté de punaises parce que, vous comprenez, est-ce que c’est lui qui les a inventées, les punaises ? Bref, pendant 150 pages, ça fuse dans tous les sens, c’est truculent, c’est du Gogol des Âmes mortes et du théâtre en même temps, c’est drôle et absurde, et on en redemande d’autant plus que le tout est entrecoupé de quelques descriptions à travers lesquelles l’auteur porte sur Oblomov et son mode de vie un regard plein de bonté et de douce ironie qui nous le rend extrêmement sympathique malgré - et peut-être même à cause de - sa léthargie proprement maladive.

Un roman géopolitique

En effet, Oblomov semble être un de ces personnages hors du temps, non pas parce qu’il en est déconnecté, mais parce qu’il ne souhaite tout simplement pas rentrer dans sa course. Il se contente avec bonhommie d’un succédané de bonheur, d’une paresse tranquille, en se laissant bercer par le destin que les autres décident pour lui, comme si quelque sagesse lui avait fait comprendre qu’il était inutile de se battre de toutes ses faibles forces contre le cours des choses. Il est loin des petits complots fomentés par le malveillant Tarantiev et de l’affairisme tout germanique de son néanmoins très fidèle et bienveillant ami, Stolz. En plus de cela, Oblomov dévoile de grandes qualités humaines et même une certaine perspicacité quand il jette un regard plein de lucidité sur ce monde auquel il ne participe pas.

En somme, Oblomov possède bel et bien toutes les qualités pour être un grand roman ; mais cela ne dure malheureusement que 150 pages. Ensuite, vient d’abord un long, très long songe qui nous plonge dans l’enfance d’Oblomov, à la recherche des racines de son mal. On y rencontre un Ilia Ilitch couvé par une armée de serviteurs anticipant le moindre de ses faits et gestes et le privant de toute autonomie. Le roman ressemble alors à une critique du mode de vie oisif de l’aristocratie russe qui vit depuis des temps immémoriaux des rentes de ses domaines sans être capable de jamais évoluer ou même de faire quoi que ce soit par elle-même. Le roman devient même un traité de géopolitique quand on compare Oblomov et ses pairs à l’industrieux Stolz, l’Allemand qui se démène, toujours affairé à Petersbourg, à Paris ou à Berlin pour bâtir une fortune, plein de besogneuse énergie et de l’envie d’en découdre. A une époque où la Russie est encore féodale, Gontcharov semble l’exhorter à regarder vers l’Ouest.

Les existences inachevées

Pourquoi pas ? Même si l’opposition est un peu trop tranchée et que faire de Stolz - le meilleur ami d’Oblomov et un personnage sympathique par bien des aspects - une sorte de businessman obsédé par ses affaires, ses contacts dans le monde et sa réussite économique finit par le rendre assez désagréable, trop parfait peut-être, ou trop éloigné des valeurs d’Oblomov pour que le lecteur le considère comme un exemple à suivre. Mais le principal problème du roman ne vient pas de Stolz. Il s’agit plutôt d’Olga. Présentée à Oblomov par Stolz, sa romance avec Ilia Ilitch occupera deux bons tiers du roman et on n’en sort pas. Personnage assez creux, elle est surtout la source d’un prodigieux enlisement de ce pauvre Oblomov qui s’empêtre dans son sentiment amoureux comme un Louis de Funès tombé dans une cuve de chewing-gum. Sauf que là, le gag dure bien trop longtemps. Des pages et des pages d’atermoiements, de « qu’est-ce que c’est bon d’être amoureux, mais alors, ce n’est pas du tout tranquille, je ne suis absolument pas prêt à cela ». Et voilà que ce qu’on redoutait en se plongeant dans le roman d’une existence vouée à la passivité arrive : on s’ennuie. Au moment où on ne s’y attendait plus, après ce début de roman extraordinaire où Gontcharov nous démontrait que la paresse pouvait être un sujet diablement excitant, voilà que le couperet tombe. Un ennui aussi profond que le fauteuil d’Oblomov et duquel on s’emmitoufle comme il fait de sa vieille robe de chambre. Et alors, on comprend à quel point la lecture peut être barbante et, comme lui, on songe à poser le livre tranche vers le haut, jusqu’à ce qu’une couche de poussière l’enterre.

Les pages se tournent finalement et on se dépatouille enfin d’Olga comme on sort d’une relation destructrice, mais le mal est fait : on veut en finir. Alors, tout ce qui viendra par la suite nous semblera artificiel, à commencer par les combines de Tarantiev et du frère de la logeuse d’Oblomov pour exploiter ce dernier, ainsi que les nombreuses interventions de Stolz en Deus ex machina pour maintenir inutilement à flot la barque de l’existence sans objet d’Oblomov. Même l'astucieuse mise en abime des dernières pages n'y changera rien : le plat est définitivement gâté.

On éprouve donc un immense regret quand on referme ce livre : c’est l’impression non pas d’être passé à côté d’un grand roman, mais plutôt que ce livre aurait véritablement pu en être un. Pour refaire le parallèle avec Les âmes mortes, c’est un peu comme si Gogol, après sa première partie truculente, avait tout gâché avec la seconde partie rédemptrice qu’il projetait d’écrire. Malheureusement, Gontcharov, contrairement à lui, a bel et bien terminé son oeuvre. Le lecteur, quant à lui, serait presque tenté de le regretter.

mardi 18 juin 2013

Allégeance


Allégeance

« J'ai de l'ambition tout comme un autre, mais qu'un puissant du jour nous refuse un brevet ou une pension, et quelle joie de quitter l'antichambre sans avoir à remercier Monseigneur, et de marcher à son gré dans les rues les mains dans ses poches vides... » 

- Marguerite Yourcenar, L’oeuvre au noir (1968)

Christine L. n’a pas beaucoup lu Marguerite Y.

vendredi 14 juin 2013

Essai sur le libre arbitre


Essai sur le libre arbitre

d’Arthur Schopenhauer

La grande illusion

L’entreprise philosophique de Schopenhauer consiste à exposer les illusions dont se berce l’humanité. Pour reprendre l’expression de Didier Raymond, auteur de la très instructive préface de cet ouvrage, le philosophe, selon Schopenhauer, doit être un grand désillusionniste.

En 1837, la Société Royale de Norvège lui permet de s’attaquer à la question du libre arbitre, au coeur des interrogations philosophiques des pères de l’Eglise qui justifient par lui l’existence du péché et remis à la mode par la philosophie des Lumières, prompte à annoncer la liberté morale de l’homme. En tant que candidat libre, Schopenhauer remettra l’essai dont il est ici question et repartira avec le premier prix.

La question est la suivante : « Le libre arbitre peut-il être démontré par le témoignage de la conscience de soi ? »

La réponse de Schopenhauer ne souffre aucune contestation. Elle est doublement négative : d’une part, parce que le témoignage de la conscience n’intervient que postérieurement à la prise de décision et ne saurait donc indiquer que celle-ci est effectué librement ; d’autre part, parce que le libre arbitre lui-même est une illusion qui permet à l’homme de se convaincre qu’il n’agit qu’en fonction d’une liberté dont il est en réalité privé.

Je fais ce que je veux - ou le faux témoignage de la conscience

La source de cette illusion réside dans ce que Schopenhauer qualifie de « faux témoignage de la conscience ». L’homme se croit libre puisqu’il ne fait que ce qu’il veut. En effet, si l’on exclut les contraintes physiques (qu’il s’agisse de la présence d’un obstacle extérieur, ou d’un handicap ou d’un problème psychomoteur) les actions de l’homme - le mouvement des muscles de son corps - ne seront provoquées que par sa propre volonté : c’est parce que l’homme veut aller à gauche que les muscles de son bassin s’orienteront dans cette direction et que ses jambes l’entraîneront à gauche. Il en va de même lorsqu’un homme en tue un autre : là encore, l’action d’appuyer sur la gâchette d’un révolver ou d’enfoncer un sabre dans le ventre de son adversaire n’est produite que par la volonté de tuer.

« Je fais ce que je veux » est donc une affirmation indéniable... mais qui n’a cependant rien à voir avec la question du libre arbitre et, plus généralement de la liberté de l’homme (« La conscience proclame la liberté des actes... mais c’est la liberté des volontés qui a seule été mise en question. »). En effet, cette affirmation, pour qu’elle puisse poser la liberté de l’homme, présuppose l’existence d’une liberté morale : l’homme, qui fait ce qu’il veut, est-il libre de vouloir ce qu’il veut ? En d’autres termes, la liberté, ce n’est pas « Je fais ce que je veux », mais « Je veux ce que je veux ».

En un mot, la conscience ne révèle que l’existence d’une volonté dont l’action est l’illustration (« Si j’ai fait, c’est que j’ai voulu, puisque je fais ce que je veux »). Mais d’une part, elle n’intervient, ce faisant, qu'a posteriori, une fois l’acte produit ; et d’autre part, elle ne dit rien des motifs qui ont déterminé la volonté, lesquels lui sont étrangers puisqu’ils ne sont déterminés que par notre perception des choses du dehors.

Les motifs

Supposer le libre arbitre, cela reviendrait donc à affirmer que l’exercice de la volonté est entièrement dépendant de la conscience immédiate. Or, une telle liberté, dictée par rien, exercée en-dehors des objets extérieurs, déterminée par aucune raison, s’apparente à la folie. C’est le fou qui tue sans raison. Autrement, quand il y a assassinat, ne cherche-t-on pas les mobiles du crime ? Instinctivement, confronté à l’action d’une personne, ne cherche-t-on pas ce qui a pu la motiver ? Ce faisant, on en vient à nier chez les tiers le libre arbitre que l’on revendique pour soi. Jamais, la volonté ne nous apparaît plus clairement comme ce qu’elle est : la conséquence logique des motifs qui en sont la cause.

Ces motifs sont donc les raisons de la volonté : « Je veux ce que je veux parce que tel ou tel motif ; non par la simple opération de ma conscience ». En effet, ces motifs n’appartiennent pas au domaine de la conscience immédiate, mais bien au monde extérieur et à la perception que, depuis toujours, on en a. Ainsi, la volonté est dictée par notre rapport à la multitude d’objets qui nous entourent, que l’on souhaite posséder ou que l’on rejette, que l’on aime ou que l’on hait.

Or, dès lors que ces motifs existent hors de la conscience, la volonté n’est plus libre : elle répond à des causes dont elle apparaît comme la conséquence. La liberté, au contraire, devrait être indépendante de toute raison suffisante. Ainsi, s’il existe des motifs auxquels une action répond, cela signifie que celle-ci n’est pas libre : elle est nécessaire (« Toute conséquence découlant d’une raison est nécessaire, et toute nécessité est la conséquence d’une raison. »). La volonté, intermédiaire entre le motif (cause) et l’action (conséquence), ne saurait donc se produire sans motif ; partant, elle n’est pas libre, mais nécessaire.

Schopenhauer prend l’exemple suivant pour illustrer sa pensée : un homme, libéré de ses obligations professionnelles en début de soirée, se prétend libre de se promener, d’aller au théâtre, de rencontrer un ami ou un autre, ou même de fuir la ville et de n’y plus jamais revenir. Pourtant, il rentrera chez lui et retrouvera sa femme. C’est que toutes ces actions, possibles dans l’absolu, nécessitent la présence de motifs sans lesquels elles ne peuvent se réaliser. Ainsi, dire que cet homme est libre de faire une chose ou l'autre, c’est dire que l’eau est libre de s’agiter en grandes vagues (oui - si une tempête souffle sur la mer), de tomber en emportant tout sur son passage (oui - si elle est dans le lit d’un torrent ou d’une cascade), de jaillir en hauteur en un jet élégant (oui - si elle est propulsée par la pompe d’une fontaine), ou de s’évaporer et de disparaître (oui - si on la chauffe à 100°C), cependant, sans autre motif, l’eau ne fait rien et reste tranquille et limpide dans le miroir d’un lac.

Dès lors, il convient d’affirmer que si l’homme peut faire ce qu’il veut, il ne peut vouloir, à chaque instant de sa vie qu’une chose précise et une seule, à l’exclusion de toutes les autres : la seule qui soit nécessaire selon les motifs auxquels sa volonté obéit. On pourrait dire aussi que la volonté est la conséquence du motif. Prétendre l’existence du libre arbitre reviendrait donc à affirmer le miracle qu’il pourrait y avoir une conséquence sans cause.

La source de la confusion : délibération et remords

Tout cela semble assez clair lorsque l’on se penche sur les règnes végétal et animal. Il est impossible de parler de volonté chez les premiers, mais on comprend bien que c’est l’effet de la combinaison de l’air, de l’eau et de la lumière (cause) qui fait pousser la plante (conséquence). De même, nul ne s’étonnera qu’un animal qui a faim (motif, cause) veuille manger la plante ou chasser la gazelle qu’il voit devant lui et exécute les actions conséquentes à cette volonté (il fait ce qu’il veut, mais il ne veut pas vouloir : il obéit à un motif extérieur, sa faim).

D’où vient donc que l’homme se soit persuadé que l’évolution lui ait permis d’acquérir un libre arbitre qu’on ne trouve chez aucune autre créature terrestre ? Schopenhauer nous dit que cette croyance réside dans la capacité d’abstraction de l’homme. Tandis que l’animal n’est capable que de prendre en compte les motifs qui l’entourent dans le temps et l’espace, l’homme pourra convoquer, en plus de ceux-ci, son expérience, ses idéaux, ses souvenirs et l’anticipation qu’il fera des conséquences de ses actes : la pensée devient motif au même titre que la perception. En somme, l’homme est capable de délibérer.

C’est cette délibération que l’on confond souvent avec le libre arbitre. Toutefois, l’homme n’est pas plus libre que l’animal de décider de quel motif emportera in fine sa volonté : le motif abstrait est, comme le motif réel, une cause dont la volonté est la conséquence nécessaire. Encore, la volonté ne sera que la conséquence du motif le plus influent, dont la force de persuasion est totalement laissée hors du contrôle de l’homme. La délibération que l’on confond avec le libre arbitre n’est que la phase durant laquelle les différents motifs, réels et abstraits, entrent en conflit. Mais la résolution de ce conflit obéit à la nécessité et échappe à la conscience de l’homme. La conscience est tout juste capable de prendre acte de la résolution suite à l’action dont elle aura provoqué l’accomplissement via la volonté.

Reste la question du remords. Celui-ci n’est-il pas la manifestation que la conscience n’a aucun effet sur la volonté ? Non seulement, la conscience, dont le remords traduit la meurtrissure, n’a pas pu empêcher l’action résultat de la volonté, mais c’est en plus justement parce qu’elle n’a pas connu la volonté avant la production par elle de l’action qu’elle n’a pas pu avoir d’effet sur elle. Là encore, la volonté n’apparaît donc que comme un intermédiaire, une courroie de transmission entre le motif-cause et l’action qui en est la conséquence. Puisque je fais ce que je veux mais que je suis incapable de vouloir ce que je veux, le remords n’est pas le regret de n’avoir pas agi autrement (c’eut été impossible), mais bien celui de ne pas être quelqu’un d’autre.

Le caractère

Reste enfin la question de savoir pourquoi deux hommes, confrontés aux mêmes motifs, réagissent (et donc veulent) différemment.

Pour Schopenhauer, cela est attribuable au caractère de l’homme, sur lequel celui-ci n’a pas plus de prise que sur sa volonté. Pour Schopenhauer, le caractère est inexplicable : de même que l’eau bout à 100°C sans que l’on sache pourquoi cette propriété la caractérise, de même le caractère des hommes n’est soumis à aucune explication. Seulement, là où les propriétés physiques varient habituellement d’une espèce à une autre, le caractère de l’homme, de par sa complexité, varie d’un individu à l’autre au sein de la même espèce.

On notera évidemment la faiblesse de l’argument, mais il faut se souvenir que Schopenhauer écrit avant Freud (qui l’a quant à lui bien lu) et ne peut soupçonner les découvertes que celui-ci fera sur le caractère et l’inconscient. On peut donc partiellement contester, grâce à la psychanalyse, certaines des propriétés que Schopenhauer prête au caractère de l’homme, à commencer par son caractère inné (on croit savoir qu’il s’acquiert dans la tendre enfance) et immuable (dans une certaine mesure tant il est difficile de le changer après cette tendre enfance). Mais cela ne change rien au fait que l’homme n’a pas la maîtrise de son caractère, et que celui-ci se révèle de façon empirique et est individuel.

On trouve cependant dans cette partie quelques failles dans le raisonnement de Schopenhauer. Il affirme ainsi, en vertu de l’immuabilité du caractère que quelqu’un qui s’est révélé lâche en une occasion le sera toujours. C’est selon moi ignorer d’une part que les circonstances extérieures se reproduisent rarement de façon exactement similaire : ainsi, les motifs extérieurs qui ont entraîné le comportement dans une situation pourront être contrebalancés dans une autre ; et d’autre part que l’expérience compte parmi les motifs abstraits qui excitent la volonté : ainsi, la honte qu’on se souvient avoir éprouvée dans une situation similaire s’intégrera aux autres motifs et pourra entraîner une conséquence différente si ce nouveau motif est suffisamment fort (conséquence qui ne sera pas moins nécessaire ; seuls les motifs la justifiant auront changé). Il est d’ailleurs étonnant que Schopenhauer, alors qu’il affirme que la volonté de contredire un tiers peut être un motif entraînant une action différente de ce qu’elle aurait été sans lui, refuse l’idée que l’homme puisse, pour ainsi dire, se faire violence, c’est-à-dire contredire la provocation que représente à ses yeux ses actions passées. Ce faisant, il ne cesse d’être lui-même ; seulement, mis au courant de certaines tendances qui vont à l’encontre de son caractère, il s’évertue à les combattre.

Schopenhauer anticipe d’ailleurs cet argument en affirmant que des connaissances nouvelles peuvent empêcher l’homme de reproduire un même comportement dans deux situations différente. Cela semble contredire une partie des propos qu’il tient à propos du caractère humain et qui constituent à mon sens une faiblesse dans son argument (sans que le coeur de celui-ci soit à revoir).

Quoi qu’on puisse opposer aux propriétés inexplicables du caractère selon Schopenhauer, il n’en reste pas moins que l’ensemble de sa démonstration est extrêmement convaincante. Citant Spinoza, il conclut ainsi :

« Voilà cette liberté humaine dont tous les hommes sont si fiers. Au fond, elle consiste en ce qu’ils connaissent leurs appétits par la conscience, mais ignorent les causes extérieures qui les déterminent. »

On ne saurait mieux dire.

Fichu caractère !

Reste donc cet affligeant constat que nos actes reflètent ce que l’on est, mais que nous n’avons pas leur maîtrise.

En effet, nul ne songerait à alléguer la nécessité de l’enchaînement causal de ses actes pour se disculper d’un écart ou, autrement dit, à rejeter sa responsabilité sur les motifs qui ont entraîné ses actes. Nous ne le faisons pas car nous reconnaissons que cet enchaînement causal n’est valable que pour nous-même. Notre conscience nous indique en effet que, face aux mêmes motifs, un comportement différent aurait été possible. Toutefois, il aurait pour cela fallu que nous ne fussions pas nous, mais un autre. En somme, j’ai fait ce que j’ai voulu, mais mon caractère, qui détermine ma perception des motifs extérieurs, m’a empêché de vouloir autrement.

La liberté ne réside donc pas dans l’action, mais dans l’être : « Tout dépend de ce qu’est un homme ; ce qu’il fait en découle naturellement, comme un corollaire d’un principe. »

Didier Raymond, dans sa préface, résume brillamment la chose :

« Les hommes sont responsables de ce qu’ils font, mais innocents de ce qu’ils sont. »

Un texte majeur !

mercredi 12 juin 2013

La Grande Vie


La Grande Vie

de Jean-Pierre Martinet

Grande vie et petites existences

Quand on a un peu fréquenté Martinet, on sait qu’il est capable du meilleur (souvent – Jérôme, Nuits bleues calmes bières, L’orage) comme du pire (Ceux qui n’en mènent pas large). Quand on commence à lire La grande vie, longue nouvelle publiée pour la première fois dans la revue Subjectif des éditions du Sagittaire en 1979 et rééditée récemment chez L’Arbre Vengeur, on craint d’abord d’enrichir la seconde catégorie : Adolphe (ça commence mal…), nabot d’un mètre quarante pour trente kilos est plus ou moins violé par Madame C., concierge de dimension gargantuesque, dont le pantagruélique vagin semble l’avaler tout entier. C’est lourd comme Martinet sait parfois l’être, mais heureusement ce mauvais prologue se termine rapidement, et le reste de la nouvelle nous renvoie une image plus conforme à nos attentes.

A défaut de nous emmener sur les sommets atteints par Jérôme, Martinet nous fait encore une fois descendre bien bas, dans la sordide rue Froidevaux où Adolphe, depuis sa fenêtre, surveille la tombe de son père collaborateur, enterré dans le cimetière du Montparnasse, juste en face. Pendant une cinquantaine de pages très noires, Martinet, comme à son habitude, nous fait partager sa dépression et son mal-être, endossant pour l’occasion le costume d’un anti-Jérôme, un être microscopique et insignifiant dont l’existence se résume à « vivre le moins possible pour souffrir le moins possible ». Longeant les murs de la rue Froidevaux pour se rendre sur son lieu de travail, une entreprise de pompes funèbres où il est moqué par les clients et méprisé par un chefaillon tyrannique, Adolphe se laisse aller au lyrisme :

« Ah, comme vos rues sont froides, messieurs, et comme on y meurt lentement, à petit feu, à petits pas, de chagrin et d’ennui ! Comme le cœur est lourd à porter en vos déserts ! On y chemine en exil toute sa vie. Etrange voyage d’hiver. »

Freaks

A travers de tels passages, Martinet montre que son œuvre ne se limite pas à son seul caractère sordide. Bien sûr, il y a, comme souvent avec lui, quelques grosses ficelles, quelques passages lourdauds comme celui cité plus haut ou comme lorsque Adolphe s’interroge sur la couleur des sous-vêtements des veuves. Bien entendu, la rue Froidevaux n’existe pas plus que des Adolphe Marlaud et des Madame C. Et pourtant, elles existent bien ces rues froides et laides comme les salles d’attente de gares de banlieue où quelques crève-la-faim dorment au milieu des papiers gras, et ils existent aussi ces êtres insignifiants au-dessus desquels on regarde car on ne souhaite pas les voir. Les livres de Martinet sont imparfaits, caricaturaux, mais ils donnent une voix remplie d’humanité aux perdants de ce monde. Oui, il y a des scènes crues et une absence criante de beauté dans l’œuvre de cet écrivain atypique et même louche, mais comme nous le rappelle Adolphe, « la pornographie n’est pas toujours où l’on croit ».

Pénétrer dans un livre de Martinet, parmi cette foule de déshérités, ça rappelle cette scène mythique du film Freaks, sorti en 1932 : « We accept her ! We accept her ! One of us ! One of us ! ». Martinet, qui était cinéphile et cinéaste amateur a du y penser plusieurs fois en nous plongeant dans son univers fait d’êtres difformes, de nains et de géants qui évoluent dans un cadre bien plus horrible encore de normalité, de bassesse ordinaire où ils sont laissés pour compte dans l'indifférence la plus totale. Avec Martinet, nous sommes dans le roman social dans ce qu'il a de plus vrai. « Il n’y a pas de drame, chez nous, messieurs, dit Adolphe, ni de tragédie, il n’y a que du burlesque et de l’obscénité. » Reste toutefois à savoir où ils se situent : dans l’œuvre elle-même de Martinet, ou bien dans l’image de cette société dans laquelle on évolue qu’elle n’a de cesse de nous renvoyer ?

mercredi 6 mars 2013

Viviane Elisabeth Fauville


Viviane Elisabeth Fauville

de Julia Deck

Une femme de son temps

Viviane Elisabeth Fauville. Parisienne. Carriériste. Mariée. La Quarantaine. Trompée. Enceinte. Divorcée. Dépressive. Comme tout le monde.

« Comme tout le monde », c’est ce que se disent les flics devant cette vieille jeune maman désemparée qui répond mal à leurs questions quand ils la convoquent à propos de l’assassinat de son charlatan de psy qui, comme tous les psys, la fidélise en répondant des « oui » mystérieux à chacune de ses confessions et la soulage de son argent depuis des années où elle se rend chez lui en cachette, comme son mari chez sa maîtresse. « Elle », c’est Viviane Elisabeth Fauville. Et Viviane Elisabeth Fauville, c’est vous sous la plume de Julia Deck, qui connaît bien le lectorat des Editions de Minuit.

Lesquelles Editions de Minuit réalisent une très bonne pioche avec ce premier roman rédigé avec une écriture sèche et déjà très Minuit, à couper au couteau comme on découpe un psy. Julia Deck nous balade dans Paris et la tête un peu fêlée de son héroïne, qui en est finalement moins une qu’elle n’apparaît comme l’égérie de la femme moderne, qui jongle constamment entre ses rôles de cadre supérieur, de mère, de femme au foyer, d’amante et surtout dangereusement avec la folie dans une société qui continue d’être dirigée par des psys, des patrons et des maris. Viviane Elisabeth Fauville nous interprète la complainte de la femme moderne tiraillée entre ses envies de meurtre et de tout envoyer valser. Et comme on la comprend !

A la fois farce sordide jubilatoire et tragi-comédie moderne, uppercut et coup de surin, c’est un roman de femme sur une société qui n’a d’égalitaire que le nom, et c’est un sacrément bon défouloir ! A lire !


lundi 4 mars 2013

Ascension


Ascension

de Ludwig Hohl

La montagne, ça vous gagne

Présenté comme le « chef-d’œuvre » de son auteur – pour autant que cela veuille réellement dire quelque chose dans le cas de Ludwig Hohl, Suisse allemand dont le reste de l’œuvre n’aura pas vraiment connu la postérité –, Ascension, petit roman ou longue nouvelle flirtant à plus d’un égard avec le récit, aura été remanié six fois entre 1915 et 1971 avant d’être finalement publié chez Gallimard en 1975, et enfin, dans la même traduction pourtant truffée de germanismes, récemment chez Attila, dans une très jolie édition : couverture en calque, papier épais et délicieusement satiné, dessins à l’encre de Chine d’un « spécialiste du noir et blanc » (Martin TomDieck) qui n’apportent pas grand-chose mais ont tout de même le mérite d’exister (ainsi que de multiplier la taille de chaque chapitre – et donc du livre – par deux)…

Avec un tel emballage et cet amoncellement de superlatifs, on serait presque en droit de s’attendre au pire ; on sera ravi de ne pas l’y trouver. Sans pour autant justifier son titre de « chef-d’œuvre » – ou alors seulement au sein de la bibliographie de Hohl – Ascension est un honnête récit d’alpinisme qui vous fera passer deux agréables heures de dépaysement. 

Là-haut, sur la montagne

Le récit nous transporte dans les années 1920 au cours desquelles deux alpinistes, Ull et Johann, entreprennent la susnommée ascension d’un glacier alpin. Assez rapidement, le lecteur comprend que c’est plus Ull que Johann qui a pris l’initiative de cette aventure, que c’est plus Ull que Johann – qui rien qu’en marchant encore dans la vallée semble vouloir attaquer la montagne au lieu de se laisser porter par elle – le vrai alpiniste de l’histoire et que, par conséquent, Johann fera machine arrière au premier réel obstacle et laissera Ull entreprendre l’ascension en solitaire. Même si les traits de caractère des personnages sont suffisamment grossiers pour nous rendre Johann tout à fait antipathique (en plus d’être lâche, il est ronchon, n’écoute personne et n’en fait qu’à sa tête), on ne pourra pas vraiment dire que sa décision surprenne : après tout, Ull avouera qu’il ne l’a fait venir que pour avoir un poids pour le retenir en cas de chute en marchant en cordée. Ce n’est pas très flatteur, et personne n’aime à jouer les faire-valoir, surtout lorsqu’il s’agit de mettre sa vie en danger.

Plaisirs solitaires

Ull est donc seul face au glacier et, à partir de là, le récit se change en une sorte de parabole sur l’abnégation et le dépassement de soi. Pas plus effrayé par les obstacles infranchissables qui se dressent devant lui que par la lourdeur de son texte, Ull entreprend la périlleuse ascension faisant fi de tout danger. Au gré de courts chapitres, le lecteur suit sa promenade non sans plaisir, profitant de quelques belles pages de descriptions des sommets glacés et enneigés. Bien évidemment, le commun des mortels (dont fait partie votre humble serviteur) passera très certainement à côté d’une bonne partie de l’œuvre qui trouvera plus d’écho chez les frères alpinistes de l’auteur. En effet, l’ouvrage est parfois un peu trop technique lorsque l’auteur décrit les prises qui sont à sa portée et la manière dont il gère son ascension, et surtout sa descente, encore plus périlleuse – peut-être une image ? le retour vers une réalité au ras des pâquerettes après avoir côtoyé les sommets au prix de tant d’efforts ? On aurait préféré en savoir plus sur les états d’âmes du grimpeur face à tant de solitude et d’immensité, que le texte embrasse complètement sa dimension de fable et laisse de côté le récit parfois un peu trop technique auxquels les néophytes risquent de demeurer hermétiques. Si l’on imagine bien la prouesse qu’est en train d’accomplir Ull, à moins d’être de la partie, elle nous laissera largement indifférents. Restent cependant quelques belles scènes, marquantes aussi bien pour l’immensité de ce qu’elles évoquent que pour leur façon de faire cohabiter le surpassement de soi et le danger, telle cette nuit passée en pleine montagne où Ull luttera contre les sirènes d’un sommeil qui pourrait lui être fatal. Une fin en jus de boudin – et forçant encore le trait sur l’opposition entre Ull, qui sera gratifié d’une fin à sa mesure, et Johann, ridicule jusqu’au bout – achèvera de laisser le lecteur en proie à certain scepticisme.

Au final, on aurait sans doute bien plus apprécié Ascension sans cette mise en page pompeuse et ses qualificatifs usurpés, s’il nous avait été présenté pour ce qu’il est, c’est-à-dire un court récit de beaucoup moins de 192 pages, largement imparfait et parfois abscons pour les non-initiés, mais qui offre quelques beaux moments dont on aurait tort de se priver. C’eut été moins vendeur, sans doute, mais le lecteur aurait certainement pris plus de plaisir à jouir de ce petit texte sans prétention sans s’être senti obligé d’y trouver à tout prix quelque chose qui n’y existe pas.